Agriculture industrielle, produire à tout prix?

Par Reda Hansali

« L’agriculture ne sert plus à nourrir la population mais à produire des devises ». En 1980 déjà, Robert Linhart décrivait le virage capitaliste entrepris par l’agriculture mondiale, où rendements et productivités devenaient les leitmotivs d’un secteur conquis par la mondialisation. Pour être compétitive, l’agriculture se doit aujourd’hui d’être industrialisée, s’appuyant notamment sur l’intensification des intrants et la surexploitation des sols. Ce modèle agricole, calqué sur les théories libérales post-industrielles qui dessinent la production de biens et de richesses depuis 50 ans, est aujourd’hui à bout de souffle, et une prise de conscience mondiale s’opère désormais, appelant à un changement de paradigme vers une agriculture alternative.

Avec l’augmentation explosive de la population mondiale ces dernières décennies, nourrir l’humanité est rapidement devenu un problème majeur, dont la réponse était inexorablement « produire plus ». Avec 2.5 milliards d’humains en 1950 et 7.5 milliards en 2017 (UN, 2015), il parût évident que des gains de productivités agricoles à l’échelle mondiale allaient pouvoir absorber ces expansions démographiques. Ainsi, appuyés par les découvertes chimiques et la révolution industrielle, les rendements de blé ont par exemple augmenté de 350% en France entre 1950 et 1990 (Bourgeois and Demotes- Mainard, 2000). Cependant, un décalage entre production et consommation subsiste : aujourd’hui, la production mondiale agricole pourrait théoriquement permettre de nourrir 12 milliards de personnes, alors qu’en parallèle 900 millions d’humains sont touchés par la faim sous sa forme la plus sévère, ce qui témoigne du besoin criant d’une refonte totale du système (De Schutter, 2014).

Dans ce modèle, les agriculteurs se retrouvent quant à eux en partie dépossédés de leur bien de production principal : la terre. En effet, dans une optique productiviste où la rentabilité est la pierre angulaire du système, les intrants (fertilisants, pesticides) s’intensifient, et les exploitations s’agrandissent pour engranger davantage de bénéfices, capitalisme oblige. De fait, les agriculteurs s’endettent. Le niveau d’endettement en France des agriculteurs a augmenté de 175% entre 1980 et 2010 (Agreste, 2012). Face à de tels niveaux de dépenses, l’implacable chaîne alimentaire de nos économies n’épargne pas les agriculteurs : Les plus grands phagocytent les plus petits. Ainsi, en France, le nombre d’agriculteurs a été divisé par 4 entre 1955 et 2003 (Desriers, 2007). Autre moyen de dépossession des agriculteurs de leur terre : la spéculation, facilitée par la mondialisation et la libre circulation des flux financiers. La terre devient alors une produit financier dormant, passant d’investisseur a investisseur, loin du circuit classique de l’agriculture (Dale-Harris, 2015).

Autre aspect d’une agriculture qui s’intensifie : l’impact environnemental. Autrefois fondamentalement écologique et prévisionnelle, l’activité agricole est plus en plus court- termiste, à l’image des activités financières mondiales, privilégiant le rendement immédiat plutôt que l’intérêt a long terme. Cette approche est notamment transcrite par la gestion de plus en plus minière des sols et la systématisation du chimique. Les engrenages économiques répondent alors à un objectif unique : l’efficacité de la production et finalement l’efficacité de la productivité du capital, qu’importe si la pérennité des sols en est compromise. Par ailleurs, la standardisation de la monoculture comme moyen de production agricole privilégiée a eu aussi un lourd tribut sur la biodiversité, notamment végétale. Entre 1900 et 2000, la FAO estime que 75% de la diversité des cultures a été perdue (FAO, 2010). Le déclin de la diversité animale est quant à lui imputable en partie à l’intensification de l’usage des insecticides. Aux Etats-Unis, 35% des ruches d’abeilles disparaissent chaque année (INRA, 2014). Mais qu’importe, dans un tel système économique, la fin justifie toujours les moyens, et tant pis si 100 millions de litre de phosphore sont déversés chaque année dans les océans, ou si le secteur est responsable de 15% des émissions mondiales de CO2. (De Schutter, 2014). Face à de telles catastrophes tant écologiques que sociétales, la société civile s’organise afin de faire front à ces pratiques agricoles destructrices qui empoisonnent nos modèles de production. De nouvelles alternatives se dessinent, et il nous incombe maintenant la responsabilité de porter ces initiatives, d’être les instigateurs de changements profonds et vitaux de nos modes de productions.

 

Références :

Agreste. 2012. Résultats économiques de l’agriculture. Endettement. Available at http://agreste.agriculture.gouv.fr/IMG/pdf/Gaf12p062-065.pdf (accessed 11 Feb. 2017). Agreste : La statistique, l’évaluation et la prospective agricole. Ministère de l’agriculture, de l’agroalimentaire et de la forêt, Paris, France.

Bairoch, P. 1990. La productivité agricole dans le monde depuis la révolution néolithique: ruptures et stagnations. Economie Rurale. Vol. 200. Pp 69-73.

Bourgeois, L., and M. Demotes-Mainard. 2000. Les cinquante ans qui ont changé l’agriculture française. Économie rurale. Vol 255. Pp 14-20.

De Schutter, O. 2014. Le droit à l’alimentation, facteur de changement. Organisation des Nations Unis, Assemblée Générale. Conseil des droits de l’homme. Vingt-cinquième session, New York, USA.

Desriers, M. 2007. L’agriculture française depuis cinquante ans : des petites exploitations familiales aux droits à paiement unique. Agreste : La statistique, l’évaluation et la prospective agricole. Ministère de l’agriculture, de l’agroalimentaire et de la forêt, Paris, France.

Dale-Harris L. 2015. Dutch bank faces questions on Romania land-grab. Euobserver. Available at https://euobserver.com/investigations/130989 (accessed 10 Feb. 2017). Brussels, Belgium.

Institut National de Recherche Agronomique 2014. Abeilles: un déclin préoccupant. Available at http://is.gd/53Th4n (accessed 10 Feb 2017). Institut National de Recherche Agronomique, Paris, France.

Organisation des Nations Unies. 2010. FAO : la perte de biodiversité végétale menace la sécurité alimentaire globale. Available at https://is.gd/YOwd9Y (accessed 9 Feb. 2017). New York, NY.

4 responses to “Agriculture industrielle, produire à tout prix?”

  1. kawnenefidahoussen says:

    Nous avons là un article qui énumère les implications écologiques et sociétales de l’industrialisation de l’agriculture. Rien à dire sur la forme : la lecture est fluide, les chiffres et les faits sont présents afin d’appuyer les arguments avancés par l’auteur, et enfin, les sources sont solides.
    En citant Robert Linhart, défenseur d’idées d’extrême gauche, qui prônait « une lutte idéologique contre l’idéologie bourgeoise » le ton est donné dès le début de l’article. On a une sorte de Proudhon et son « La propriété, c’est le vol ». Un article n’est jamais objectif Hélas ! et l’auteur défend ses arguments avec des faits, ce qui est notable. Mais un peu de nuances !
    L’auteur pourrait, je pense, évoquer le rôle que les Etats doivent avoir dans ces situations. Prendre des mesures protectionnistes ? Restaurer de vraies frontières ? Défendre la production locale et l’agriculture de proximité, contre les grands groupes, malgré les pressions des instances Internationales (OMC) et sous peine d’être taxé de protectionniste forcené ?
    Je pense qu’il est très aisé aujourd’hui de jeter le tort sur les industriels : le consommateur a aussi sa part de responsabilité. Dans ce cas, comment devrait s’organiser la société civile ?

  2. Maude Gaudet says:

    Dès le début, le texte est soutenu par une citation de Robert Linhart, un personnage communiste important du 20e siècle, ce qui solidifie très bien l’argument de l’auteur. L’article explique bien la problématique de l’agriculture industrialisée, mais il aurait été intéressant d’aborder aussi les solutions et les méthodes qui devraient être mises en place pour contrer cette intensification. Il est cité que de nouvelles alternatives existent mais un peu plus de développement sur ce sujet aurait bien compléter cet article. Ce que je trouve bien, par contre, c’est le fait d’avoir élaboré sur différent aspect de cette agriculture abusive telle que l’appauvrissement de la terre, l’impact environnemental et l’endettement des producteurs, ce qui est très rarement pris en compte de ce genre d’article. Enfin, beaucoup de faits et de chiffres sont utilisés tout au long de l’article pour supporter le point de vue de l’auteur ce qui apporte de la solidité au texte. De plus, la qualité du français utilisé dans cet article est excellente et le langage est très développé, ce qui démontre un grand professionnalisme. Bref, c’est un très bon article.

  3. Julie Major says:

    On voit bien que ce sujet te passionne, mais je suis un peu mal à l’aise devant des affirmations si solides et de telles généralisations. Un ton plus modéré me semblerait, personnellement, plus crédible. Je ne crois pas que les litres soient une unité appropriée pour mesurer le phosphore! A l’état put il est solide, et toute solution existe sous une forme chimique et à une concentration qui peut varier grandement.

    • redahansali says:

      Merci pour vos commentaires.
      En effet, après vérification (de la source citée et d’une autre) c’était bien 10 millions de tonnes de phosphore par an (et non pas 100 millions de litres) déversées dans les océans.

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