Stratégie québécoise sur les pesticides, une critique

L’année 2018 marque l’année finale de la mise en place de la « Stratégie Québécoise sur les pesticides 2015-2018 », un effort gouvernemental pour réduire la pression des pesticides sur la santé humaine et les écosystèmes naturels au Québec (MDDELC, 2015). Alors que d’autres pays tels que la France ont tendance à bannir les pesticides jugés néfastes (pensons à l’atrazine en 2003 et au projet de bannir les néonicotinoïdes en 2018), le Québec ne penche pas vers l’interdiction des pesticides (Dumas, 2001; Garric et Le Hir, 2016). Il faut dire que le gouvernement  opère selon un système d’homologation fondé sur plusieurs tests comprenant l’évaluation de la mobilité et de la subsistance du produit dans l’eau, dans le sol et dans l’air et de tests de toxicité sur plusieurs espèces non visées telles que les mammifères, les vers de terre, les invertébrés, les insectes et acariens prédateurs et ravageurs, les plantes vasculaires terrestres non visées ainsi que les espèces aquatiques non visées à différents niveaux de la chaîne trophique (Santé Canada, 2004). Ce système permet toutefois à l’atrazine, un perturbateur endocrinien qui peut avoir des effets néfastes sur la santé humaine, à être appliqué en sol québécois (INSPQ, 2016).

La « Stratégie Québécoise sur les pesticides 2015-2018 » préconise plutôt que l’usage de pesticides considérés comme dangereux tels que l’atrazine, le chlorpyrifos et les néonicotinoïdes soit systématiquement endossé par un agronome (MDDELC, 2015). Il n’en demeure pas moins qu’il est essentiel de se demander si la précaution est suffisante. C’est une bonne question, étant donné que de nombreux agronomes n’auront jamais eu de formation scolaire obligatoire liée aux pesticides dans leur cursus scolaire (Université Laval, 2017; Université McGill, 2017). De plus, les agronomes travaillant pour les compagnies vendant ces produits pourrait très bien être tentés d’autoriser plus d’applications que nécessaire. Un producteur maraîcher de la municipalité de St-Rémi a pu constater ce fait lorsqu’il a vu la quantité d’herbicide appliquée sur ses champs baisser de 40% en passant d’un « agronome vendeur » à un agronome indépendant et ce, pour la même qualité de contrôle des pestes (Gerbet, 2017).

Les points faibles de la « Stratégie Québécoise sur les pesticides 2015-2018 » ne s’arrêtent pas là. En effet, les restrictions visées par le gouvernement n’affecteront sérieusement que les quelques pesticides énumérés plus haut. Ne serait-il toutefois pas plus sage de faire preuve de la même précaution à l’égard de tous les pesticides? N’y a-t-il pas eu un jour où l’atrazine et les néonicotinoïdes étaient considérés inoffensifs pour la santé de l’écosystème aux concentrations permises?

Plusieurs pesticides se voient relégués au rôle d’herbicide à bas risque. C’est notamment le cas du glyphosate, composante active du populaire herbicide Roundup (MDDELC, 2015). Or, même ce produit « inoffensif » commence à avoir des détracteurs sérieux (Williams et al., 2016). Le Centre de recherche sur les grains (2016) confirme notamment des cas de moutarde des oiseaux résistante au glyphosate.

Le but n’est pas ici de démoniser toute utilisation des pesticides.  Le système agricole actuel ne pourrait pas s’en passer du jour au lendemain. Il semble toutefois qu’il serait important de considérer tous les pesticides comme étant un danger potentiel important sur la santé humaine ou encore sur l’écosystème nature, ne serait-ce que parce que de nouvelles études font sans cesse naître des préoccupations nouvelles.  De plus, si tous les agronomes peuvent autoriser les applications d’herbicides, il faudrait minimalement que ces derniers soient tous bien formés en la matière et que l’Ordre des agronomes s’assure que sa surveillance englobe aussi les « agronomes vendeurs ».

 

Références :

Centre de recherche sur les grains (CEROM). (2016). Moutarde des oiseaux. CEROM. Disponible au http://cerom.qc.ca/medias/2017/10/11/une-premi%C3%A8re-mauvaise-herbe-r%C3%A9sistante-au-glyphosate-au-qu%C3%A9bec/ (consulté le 11 février 2018).

Dumas, C. (2001). Pesticides : La France interdit l’atrazine. Science et avenir. Disponible au https://www.sciencesetavenir.fr/nature-environnement/pesticides-la-france-interdit-l-atrazine_4515 (consulté le 11 février 2018).

Garric, A. et Le Hir, P. (2016). Les pesticides tueurs d’abeilles interdits en 2018…avec des dérogations. Le Monde.  Disponible au http://www.lemonde.fr/biodiversite/article/2016/06/22/les-deputes-se-prononcent-sur-l-epineux-dossier-des-pesticides-tueurs-d-abeilles_4956095_1652692.html (consulté le 11 février 2018).

Gerbet, T. (2018). Trop de pesticides inutiles dans les champs. Radio-Canada. Disponible au http://ici.radio-canada.ca/nouvelle/1048466/trop-de-pesticides-inutiles-dans-les-champs-quebec-agriculture (consulté le 11 février 2018).

Institut national de santé publique (INSPQ). (2016). Atrazine et ses métabolites. Institut national de santé publique (INSPQ). Disponible au https://www.inspq.qc.ca/eau-potable/atrazine (consulté le 11 février 2018).

Ministère du Développement durable, de l’Environnement et de la Lutte contre les changements climatiques (MDDELC). (2015). Stratégie québécoise sur les pesticides 2015-2018. Disponible au http://www.mddelcc.gouv.qc.ca/pesticides/strategie2015-2018/strategie.pdf (consulté le 11 février 2018).

Santé Canada. (2004). Effets écotoxicologiques. Santé Canada. Disponible au http://www.hc-sc.gc.ca/cps-spc/pest/part/protect-proteger/regist-homolog/_review-eval/toxic-fra.php (consulté le 11 février 2018).

Université Laval. (2018). Baccalauréat en agroéconomie (B.SC.A). Université Laval. Disponible au https://www.ulaval.ca/les-etudes/programmes/repertoire/details/baccalaureat-en-agroeconomie-b-sc-a.html#description-officielle&structure-programme. (consulté le 11 février 2018).

Université McGill. (2018). Professional agrology specialization. Université McGill. Disponible au https://www.mcgill.ca/macdonald/prospective/degrees/bscagenvsc/specializations/profagrol (consulté le 11 février 2018).

Williams, G. M., Aardema, M., Acquavella, J., Berry, S. C., Brusick, D., Burns, M. M., de, C. J. L., Weed, D. L. (2016). A review of the carcinogenic potential of glyphosate by four independent expert panels and comparison to the IARC assessment. Critical Reviews in Toxicology, 46, 3-20.

 

 

 

One response to “Stratégie québécoise sur les pesticides, une critique”

  1. joseannebelangernaud says:

    Très bon article qui fait beaucoup réfléchir sur un sujet d’actualité! Tout d’abord, j’ai beaucoup apprécié la façon dont le sujet a été apporté. En mettant une description au début de l’article sur la stratégie québécoise sur les pesticides, l’auteure réussi à garder l’intérêt de tous les lecteurs; informés ou non de la problématique. J’ai trouvé le choix du titre très révélateur du contenu de l’article, mais quelque peu négatif. Bien que le message de l’article exprime un mécontentement face aux stratégies employées par le Québec sur la régularisation de l’utilisation des pesticides dans les cultures et l’impact négatif de l’implication des agronomes liés dans la prescription de ces produits, je crois qu’en employant le terme « critique » dans le titre, le lecteur se sent obligé d’adopter le point de vue de l’auteure.
    Ensuite, j’ai bien apprécié que l’auteure soulève que tous les pesticides devraient être considérés comme un danger potentiel. Comme il est très bien expliqué, même si certains pesticides ne sont pas encore catégorisés de néfastes pour la santé ou l’environnement, il est judicieux de ne pas attendre après les recherches pour cesser ou diminuer l’utilisation d’un produit X, car il se peut bien que, d’ici là, beaucoup de dommages aient déjà été enclenchés!
    Finalement, ce qui m’a le plus marqué lors de la lecture de cet article était la statistique sur l’impact de l’agronome lié quant à la prescription de pesticides. Je crois que cette statistique illustre clairement l’argument apporté dans l’article, mais comme il n’est le témoignage que d’une seule personne, je crois que cette information pourrait être trompeuse. Pour utiliser une telle donnée, je suggérerais de trouver une étude portant sur un plus grand nombre de répondants.
    Félicitations!

Leave a Reply

Blog authors are solely responsible for the content of the blogs listed in the directory. Neither the content of these blogs, nor the links to other web sites, are screened, approved, reviewed or endorsed by McGill University. The text and other material on these blogs are the opinion of the specific author and are not statements of advice, opinion, or information of McGill.