Le RoundUp et ses juges

https://www.flickr.com/photos/monsanto-tribunal/30411818790/

Au terme d’une polémique à l’échelle européenne où les débats furent plutôt vifs, l’Union Européenne (UE) a autorisé, à 14 pays contre 9 (5 abstentions), le 27 novembre dernier l’utilisation du glyphosate en agriculture pour les cinq prochaines années. Cet herbicide, commercialisé par la multinationale Monsanto sous le nom RoundUp, est largement utilisé dans le monde. Globalement, plus de 750 000 tonnes furent pulvérisées sur les terres agricoles en 2017.

Dans le film Le RoundUp face à ses juges, la journaliste Marie-Monique Robin documente un récent procès citoyen, organisé à La Haye au Pays-Bas. 6 juges émérites de différents pays à travers le monde se sont réunis avec l’objectif de produire un avis juridique sur le possible impact du glyphosate sur la santé publique. De nombreux scientifiques, et quelques citoyens sont venus présenter leur travaux et témoignages sur le glyphosate. Évidemment, Monsanto refusa de se prêter à l’exercice. Malgré l’absence de défense de la multinationale, les conclusions donnent froid dans le dos.

Les chercheurs argentins Andres Carrasco et Rafael Lajmanovich ont individuellement menés des travaux sur l’exposition de faibles doses de glyphosate sur des embryons de poulet, de porc et de têtards. Ils ont tous deux observé une incidence anormalement élevée de malformations congénitales chez les spécimens étudiés. Carrasco a établi un lien de corrélation entre les animaux exposés et aux taux d’acide rétinoïque dans leur organisme, une cause connue de ces malformations (Carrasco et al., 2010). S’en suit le docteur Damien Verzenassi, de l’Université de Rosario, qui vient présenter les résultats de son étude épidémiologique, montrant que les cas de malformations congénitales et de maladies auto-immunes ont plus que décuplé en Argentine depuis les années 1970 (Verzenassi, 2014). Il explique que le glyphosate agit en altérant l’expression de certains gènes chez l’humain et cite une étude qui établit un lien entre l’herbicide et le développement du lymphôme non-hodgkinien (Schinasi et Leon, 2014). Ces études mirent la table à un comité de 17 experts, mandatés par le Centre International de recherche sur le cancer (CIRC). Après l’analyse de plus de 200 études conduites sur le sujet, le comité classa en 2017 le glyphosate comme «substance probablement cancérigène pour l’humain»(CIRC, 2017). Cette revue fut l’un des principaux arguments des pays s’opposant une nouvelle homologation de la substance en Europe.

Sur le site internet de Monsanto France, on affirme que la toxicité aigue du glyphosate est moindre que celle de la caféine ou du sel. Ces dires sont basés sur une étude tenue par Monsanto en 1978 et qui avait servi de justificatif à l’Environmental Protection Agency (EPA) pour la première homologation de l’herbicide. Le docteur norvégien Thomas Bohn répéta cette étude pour conclure que le glyphosate était en fait 100 à 300 fois plus toxique que ce que Monsanto voulait faire croire (Bohn et al., 2014, Bohn T et al., 2008). Il émit l’hypothèse que la multinationale a utilisé une forme de glyphosate insoluble dans l’eau dans sa première étude pour fausser les résultats. Ceci n’est qu’un des multiples tirs remettant en cause l’intégrité scientifique de Monsanto. Un autre exemple est le biochimiste Anthony Samsel qui après avoir obtenu des copies d’études réalisées par la firme protégées par le secret commercial (et donc jamais publiées dans des revues scientifiques) révéla que Monsanto elle-même avait recensé des cancers, tels des leucémies et des sarcômes causés par le produit.

Le panel de juges conclut à l’écocide, et recommanda que ce crime soit maintenant reconnu dans le droit international. Il recommanda aussi l’interdiction du RoundUp et suggéra la possible responsabilité civile de Monsanto dans des épidémies de certaines maladies. Le géant critiqua fermement le processus. Toutefois, de plus en plus de voix l’accusent d’avoir manipulé la science à coups de millions de dollars pour entretenir le doute. L’équivalent moderne des compagnies de tabac des années 50, une tactique éprouvée.

Devant les évidences scientifiques et les populations malades, le Sri Lanka et le Salvador ont déjà banni les pesticides à base de glyphosate de leur territoire. L’UE, quant à elle, semble vouloir définitivement l’interdire au terme de 5 ans de son homologation. Serions-nous à l’aube d’un changement de paradigme dans le monde agricole et alimentaire?

 

 

 

Références

 

Trottman G. 2017. Qui veut encore sauver le RoundUp en Europe ?. ARTE news [En ligne] https://info.arte.tv/fr/qui-veut-encore-sauver-le-roundup-en-europe

 

ConsoGlobe. 2017. Consommation mondial de RoundUp. Planétoscope [En ligne]

https://www.planetoscope.com/Jardinage/646-les-ventes-du-pesticide-roundup-de-monsanto-dans-le-monde.html

 

Bohn T, Cuhra M. 2014. How Extreme Levels of RoundUp in Food became the industry Norm. 2014. Environmental Health News. [En ligne]

https://www.independentsciencenews.org/news/how-extreme-levels-of-roundup-in-food-became-the-industry-norm/

Paganelli A, Gnazzo V, Acosta H, Lopez SL, Carrasco AE. 2010. Glyphosate-Based Herbicides roduce Teratogenic Effects on Vertebrates by Impairing Retinoic Acid signalling. American Chemical Society. 23(10) : 1586-1595

 

Verzeñassi, D. 2014. Agroindustria, Salud y Soberanía. El modelo agrosojero y su impacto en nuestras vidas en “La Patria Sojera: el modelo agrosojero en el Cono Sur” Melón, D. 1a ed.- El Colectivo- Buenos Aires,

 

Schinasi L, Leon ME. 2014. Non-Hodgkin Lymphoma and Occupational Exposure to Agricultural Pesticide Chemical Groups and Active Ingredients : A Systematic Review and Meta-Analysis. International Journal of Environmental Research and Public Health. 11(4) : 4449-4527

CIRC. 2017. Some Organophosphate Insecticides and Herbicides, Evaluation of Carcinogenic Risks to Humans. Vol 112.

 

Monsanto. 2017. RoundUp, un produit utile. [En ligne] http://www.monsantoglobal.com/global/fr/produits/Pages/roundup.aspx

 

Bohn T, Cuhra M, Traavik T, Sanden M, Fagan J, Primicerio R. 2014. Compositional differences in soybeans on the market : Glyphosate accumulates in RoudUp ready GM Soybeans. Food Chemistry. 153(15) : 207-215

Bøhn, T., Primicerio, R., Hessen, D.O. and Traavik, T. 2008. Reduced fitness of Daphnia magna fed a Bt-transgenic maize variety. Archives ofEnvironmental Toxicology and Chemistry. 55(1) 584-592

 

Food Safety News. 2017. New EPA administrator refuses to ban pesticides chloropyrifos. [En ligne] http://www.foodsafetynews.com/2017/03/new-epa-administrator-refuses-to-ban-pesticide-chlorpyrifos/#.WoJqTBLhDwM

 

Marie-Monique Robin. 2017. Le RoundUp face à ses juges. 84 minutes.

 

3 responses to “Le RoundUp et ses juges”

  1. maximeleclerc says:

    L’article est bien écrit et bien documenté par l’auteur. L’article fini en nous apprend que certains territoires ont déjà banni l’utilisation des pesticides à base de glyphosate et l’Union européenne semble vouloir enjamber le pas d’ici environ 5 ans. D’un point de vue agronomique, un changement de pratique cultural comprennent une gestion intégrer des mauvaises herbes devra donc être accomplie pour continuer à les combattre efficacement. L’argument principal qui fonde ces décisions vient de résultats de recherches sur l’exposition des glyphosates sur les populations humaines, qui décrive ce type d’herbicide comme potentiellement dangereux aux humains pouvant générer le développement de cancer. Ces résultats ont été apportés par 17 experts mandatés par le Centre International de Recherche sur le Cancer (CIRC) après l’étude de plus de 200 cas. Le fait que ces recherches ont été conduites par un centre de recherche international spécialisé sur le cancer rend l’argument plus crédible selon moi. Pour améliorer de l’article, j’ai de la difficulté à distinguer si c’est un texte d’opinion ou qui dépeint un débat puisque les arguments cités me semblent venir que d’un seul camp. Une distinction plus claire serait appréciée. Pour finir, il est évident qu’un accent a été mis sur les effets des glyphosates sur les populations et que de bons arguments soutiennent le retrait de celle-ci. Cependant, il aurait été intéressant de savoir comment la communauté agricole pourrait s’adapter à un tel retrait, sachant que les pesticides à base de glyphosate ont été l’une des grandes révolutions agricoles.

  2. cyrilmelikov says:

    By reading this article I learnt many things that I ignored about and the two words that come out of my mind to qualify it are scary and well-structured.
    Scary in the sense that it reveals the dark side of the Monsanto company and the limits of its capitalistic politic. Concerning the second adjective , the structure of this article which is kind of similar to a mathematical proof with the “hypothesis “ at the beginning, then the elements that justified it and finally the conclusion, makes it really easy and pleasant to read.
    The take home message of this article resides in the last sentence “ Serions-nous à l’aube…. alimentaire?” While the entire scientific community agrees on the hazardous character of the glyphosate , politicians can’t take any decisions and go against Monsanto because of the money lobbies and the financial power that this companies has. However, despite the money lobby that exists between politicians and Monsanto, we have reached a critical level where it is about public health and no only environment’s conservation. Therefore, Monsanto is now put under the gun and will have to answer for its actions.
    The strongest aspect of this blog post is the number of proofs and scientific researches cited with their outputs. The « question-answer » format of this article makes it relevant and allows the reader to detect the author’s opinion.
    More details on the actual debates that are going on at the European Commission, such as the different opinions and the countries involved , can be included to bring an added value to this article.
    The strongest argument occurs at the lines 23-24 where it is said that the glyphosate is recognized as a cancerogenic substance by CIRC. Here the lecturer realizes that despite all the arguments in favor of the use of this chemical , it is a threat for the public health.

    Really nice article , informative and good job !

  3. christopheleblanc says:

    Cet article présente une position bien documentée sur un débat aux enjeux complexes d’une façon efficace et concise. Le texte tente de faire un parallèle entre la situation du glyphosate et du tabac dans les années cinquante, en montrant comment un nombre d’experts indique que Monsanto utilise une science peu crédible et se montre peu coopérative avec les autorités afin de créer une confusion auprès du public quant aux risques réels que posent le Roundup au niveau de la santé et de l’environnement. L’article souligne bien l’importance de ces risques et présente les conséquences des découvertes scientifiques récentes sur la confiance du public et des gouvernements face à ce produit. Le plus grand point fort de cet article est son utilisation de nombreuses sources scientifiques pour défendre une position qui pourrait apparaître biaisé sans ce support de qualité. Par contre, l’article aurait probablement pu être amélioré par une relecture corrective. En effet, le style d’écriture change à divers endroits du texte et certains choix de verbes et de tournures de phrases semblent quelque peu étranges. Si ces choix diminuent légèrement la fluidité de la lecture du texte, celui-ci n’en demeure pas moins instructif et alarmant. L’argument le plus probant apporté par l’auteur de la mauvaise volonté de Monsanto est présenté dans la seconde moitié du texte. L’idée que l’entreprise était au courant de la nature cancérigène du Roundup et ai tout de même décidé de vendre le produit à grande échelle donne froid dans le dos et rend l’argument selon lequel Monsanto se serait rendu coupable de crimes légalement punissables totalement recevable. Comme le mentionne Maxime Leclerc dans son commentaire, il aurait été intéressant de conclure le texte avec une ouverture portant sur les alternatives au populaire glyphosate dont disposeraient les producteurs si le Roundup venait à être banni.

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