Les Ordres, Reviewed by Charles

ordres

L’histoire peut se présenter sous plusieurs formes. Au contraire de certains domaines plus spécifiques, l’histoire semble contenir une portée universelle. Il est clair que les académiciens de ce champ d’études ne détiennent pas un monopole sur le domaine. Pourtant, ce sont les plus qualifiés pour entreprendre cette mission délicate qu’est l’interprétation et la transmission du passé. L’universalité de l’histoire amène donc bon nombre de personnes moins qualifiées à entreprendre pareille tâche, pour une myriade de raisons, en s’adressant à des publics tout autant variés, à l’opposé de l’érudit écrivant presque strictement pour ses camarades intellectuels. Dans ce texte, je tâcherai de présenter une forme particulière d’histoire dite populaire,  soit l’utilisation du passé pour un projet politique. Dans le film Les Ordres (1974), le réalisateur Michel Brault propose une démarche historique tout à fait légitime visant à faire revivre les événements de la Crise d’Octobre, les inscrire dans la mémoire collective, et en dénoncer les abus de pouvoir.

Pour bien comprendre l’œuvre de Brault, il est important d’en saisir le contexte, soit la Crise d’Octobre, certainement un des événements majeurs, et des plus polarisants, de l’histoire québécoise et canadienne. À la suite de la montée du Front de Libération du Québec dans les années 1960 et de l’augmentation de la fréquence de leurs attentats, à l’époque de la Révolution pourtant dite tranquille, une cellule plus radicale du FLQ décida d’enlever successivement le diplomate britannique James Cross puis le Ministre du Travail québécois Pierre Laporte en octobre 1970. La crise populaire qui s’ensuivit força le maire de Montréal Jean Drapeau, ainsi que le Premier Ministre du Québec Robert Bourassa, à demander de l’aide du fédéral et du Premier Ministre Pierre Elliott Trudeau. La loi sur les mesures de guerre fut décrétée; des centaines de Montréalais furent arrêtés sans mandat. Avec le décès tragique de Laporte le lendemain, la crise se résorba peu à peu, alors que les personnes arrêtées furent libérées au compte-gouttes.

            Les Ordres relate l’histoire de ces personnes arrêtées, de manière injuste dans la grande majorité des cas, et qui passèrent des jours, voire des semaines, en prison. Certains subirent même la torture pour des crimes qu’ils n’avaient pas commis. Le film suit les histoires croisées de quelques personnages, principalement celles d’un père au foyer, d’une travailleuse sociale, d’un syndicaliste et de sa femme ainsi que d’un médecin dont la femme était sur le point d’accoucher, de leur arrestation jusqu’à leur libération.

La question fondamentale à se poser concerne les intentions de Brault au moment de produire son film. Dans les soubresauts de la Crise d’Octobre, celui-ci avait rencontré des gens qui avaient été fait prisonniers, puis avaient été marginalisés à leur sortie pour cette raison. La réinsertion dans la société leur était difficile, d’autant plus que plusieurs devaient vivre avec un traumatisme lié à leur passage en prison. Le réalisateur décida donc de se pencher davantage sur la question. Brault rencontra cinquante personnes qui avaient été emprisonnées afin d’entendre leurs histoires. Son film fut basé sur les quelques cinquante heures d’enregistrement qu’il tira de ces entrevues. L’angle initial de son film était donc de faire entendre ces gens, de leur redonner une crédibilité sociale. De manière plus profonde, « en réalisant son film, M. Brault avait pour intention première de lutter contre l’oubli de l’événement et son refoulement par la mémoire collective »[1].

Pour ce faire, Brault utilisa un type de narration très particulier. Il faut comprendre que le cinéaste était une figure de proue internationale du cinéma-vérité, style habituellement plus attribué au documentaire et qui visait à tout capter, à montrer une image de l’instantané, plus authentique. Malgré le fait que le film fut présenté sous forme de fiction, le but avoué était de représenter une réalité bien concrète, à hauteur humaine, sans lyrisme ni sentimentalisme exacerbés. Les personnages du film correspondent donc à des gens qui avaient réellement vécu les expériences présentées. D’ailleurs, au début du film, les acteurs s’adressent à la caméra et présentent leur personnage respectif, pour illustrer cette distanciation face au personnage, pour illustrer qu’ils ne sont que des courroies de transmission entre les événements et le public. Ainsi, le public suit un parcours qui semble fictif, mais ne peut s’extirper du fait que ce qu’il voit à l’écran s’est effectivement produit. Au lieu de produire une narration analytique des événements, de présenter le contexte au niveau macroscopique, Brault fit plonger l’audience directement au niveau microscopique, au cœur même de la Crise. Il choisit de montrer le pan le plus concret pour prouver l’innocence des victimes. Incidemment, le fait de montrer à l’audience la violence subie dans des situations où elle n’était pas nécessaire exposait une critique à un niveau plus élevé, une dénonciation des politiques mises en place par les gouvernements au pouvoir.

Il incombe maintenant de se demander si les arguments de Brault sont efficaces. À mon avis, Brault accomplit son objectif premier d’illustrer la réalité difficile des prisonniers. Il est clair qu’il existe un biais du réalisateur, ainsi que des témoins, dans le choix des histoires montrées. Pourtant Brault ne mit pas de l’avant le sensationnalisme aux dépens de l’authenticité. Par exemple, le sort le plus difficile réservé à un prisonnier est la mise en scène d’une fausse peine de mort par les gendarmes pour le faire parler, événement traumatisant pour ce père de famille. Dans ce cas-ci, l’histoire semblait si extrême et invraisemblable que Brault s’était décidé à ne pas l’utiliser, malgré le fait qu’il s’agissait bien sûr d’une histoire percutante, jusqu’à ce qu’un autre témoin lui fasse part d’une histoire similaire, ce qui procura à l’anecdote plus de crédibilité.

Il m’apparaît évident que certaines arrestations puissent avoir être utiles à la résolution de la Crise, mais ce point ne contrevient pas à la pertinence de dénonciation des abus de pouvoir. Il est certain que la loi sur les mesures de guerre contribua grandement à la fin de la Crise, mais ses critiques dénoncèrent plutôt le fait qu’il n’était pas nécessaire d’aller aussi loin, que la menace réelle ne justifiait pas de telles mesures. Par incidence, si Brault choisit de montrer les cas où des gens furent victimes d’abus de pouvoir, ce choix m’apparaît légitime et indépendant du fait que certaines arrestations étaient justifiables.

Dans son intention plus grande de contestation politique, Brault fit polémique. Pourtant, c’est à ce niveau d’interprétation que le film prend sens. Malgré le fait que Brault se soit fait reproché par certains, comme Pierre Vallières, éminent felquiste, de ne pas avoir suffisamment critiqué les gouvernements et la violence[2], il m’apparaît au contraire que le sort cruel des personnages qu’il présente apporte une dimension universelle de contestation politique et de rejet des abus de pouvoir. Brault rejoignit ici la pensée de Michel-Rolph Trouillot quant aux silences du passé. Dans cette grande Crise qui secoua le Québec, Brault constata que le débat négligeait les victimes premières et décida de faire en sorte que leur mémoire et leur implication dans la Crise soient perpétuées. S’il prétendait dénoncer les abus de pouvoir, je n’en vois pas d’inconvénient, puisqu’il y en eut réellement. Il ne proposait pas une œuvre qui se voulait juge de qui de René Lévesque, Vallières, Bourassa ou Trudeau avait raison, mais présentait plutôt une critique légitime axée sur un angle spécifique – les victimes d’enlèvements et de traitements injustes –  et basé sur des sources fiables – leurs témoignages.

Bref, Les Ordres ne peut pas être traité en tant que pièce historique aux standards élevés de méthodologie. Pourtant, comme Trouillot le souligne, un des objectifs de l’histoire est justement de faire perpétrer les souvenirs du passé qui sont placés sous silence, que ce soit de manière volontaire ou de manière structurelle, dans la mémoire collective, pour que ne se reproduisent pas des abus de pouvoir comme ce fut le cas lors de la Crise d’Octobre. Dans cette optique, l’œuvre de Brault vise un large public encore traumatisé par les événements de 1970, et réussit au final à lui rappeler des événements du passé, de les dénoncer et de faire réagir ledit public. Ainsi, malgré la présentation d’une forme d’histoire dite populaire, Michel Brault parvient à obtenir une rigueur suffisante pour faire passer un message pertinent et nécessaire, à travers un des chefs-d’œuvre du cinéma québécois.


[1] Christian Poirier, Le cinéma québécois, à la recherche d’une identité?, 112.

[2] Michel Brault, Œuvres 1958-1974, Textes et témoignages, 60-64.

One response to “Les Ordres, Reviewed by Charles”

  1. Ashley says:

    Hello Charles,

    This is a great review. Hope you would not mind I am writing my feedback in English since my French is getting rusty lately. The conclusion does make sense that historical accounts – as Trouillot suggests – communicates collective memory. In this sense, however, I am not sure if the “authenticity before sensationalism” principle you mentions actually stands. As you have pointed out, the film might not be an accurate representation of the event, this raises the question whether the kind of realism in the film truly serves to reflect the objective reality, or would it be better if we regard that kind of realism it as “emotional authenticity”? It might perhaps also be relevant to discuss how historical accounts, particular popular histories like Les Ordres, might alter collective memories – would the emotions invoked by the film be fused with the original memories of the event, and form a hybrid memory?

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