L’aventure des droits de l’homme aux Nations Unies

By Stéphanie Marchand

John Humphrey, ancien étudiant en droit à l’Université McGill, est l’un des rédacteurs de la Déclaration Universelle des droits de l’homme de 1948.[1] Son influence au sein des Nations Unies et de l’univers des droits humains est indéniable, et elle s’est propagée, entre autres, au travers de discours lors de diverses conférences. D’ailleurs, l’un de ses exposés, donné au Burundi, relatait « l’histoire, depuis la création des Nations Unies, de son programme pour la promotion du respect des droits de l’homme »[2], dans l’objectif de « contribuer à l’amélioration des relations entre les Hutu et les Tutsi »[3]. Une contextualisation du discours sera introduite, suivie d’un portrait de son importance dans le contexte des droits de l’homme et des relations futures entre Hutu et Tutsi.

Tout d’abord, il est essentiel de définir le contexte entourant la conférence pour comprendre l’impact que celle-ci ait pu avoir à plus grande échelle. Elle a pris place à Bujumbura, capitale du Burundi, le 9 octobre 1989, 17 ans après le génocide de 1972 et 5 ans avant le génocide du Rwanda. De plus, tel que mentionné, le but était d’améliorer les relations entre les communautés Hutu et Tutsi du pays.[4] L’auditoire n’est malheureusement mentionné ni dans l’introduction, ni dans le reste du discours. La seule spécification est que l’ambassadeur est responsable de la présence de John Humphrey. Toutefois, compte tenu du motif du discours, c’est une possibilité que l’assistance soit composée de membres haut-placés des deux groupes, et peut-être aussi en provenance des Nations Unies. Ce ne sont toutefois que des suppositions basées sur le contexte de la conférence.

Il faut, brièvement, décrire ces relations tendues entre Hutu, peuple majoritaire, et Tutsi, peuple minoritaire en contrôle du pouvoir militaire et gouvernemental. Il est difficile d’établir l’exact élément déclencheur des tensions entre ces communautés, mais l’origine du génocide de 1972 au Burundi l’est moins. En 1965, un petit groupe de rebelles Hutu a attaqué le palais royal pour tenter de renverser la minorité Tutsi au pouvoir. L’initiative telle quelle n’a pas été fructueuse, mais elle a mené à des actes de violence envers les citoyens Tutsi dans les provinces rurales. En 1972, en réaction à cette attaque, les Tutsi, contrôlant l’armée, ont répliqué avec une vague de violence inouïe (entre 150 000 et 300 000 morts), ciblant en particulier les membres importants des Hutu (parfois considéré comme un « génocide sélectif »[5]). Certains ont réussi à fuir au Rwanda, pays voisin du Burundi, pour s’y établir.[6] Ce premier génocide est devenu un précurseur au génocide rwandais qui a suivi en 1994, qui sera abordé dans la discussion qui suit sur l’importance du discours de John Humphrey.

Le contenu du discours porte majoritairement sur l’histoire du changement de direction des droits humains durant la période pré- et post-Deuxième Guerre mondiale. En effet, au préalable, « seuls les états étaient des sujets du droit international; […] l’ordre [était] purement horizontal […] [alors que] la portée de cet ordre devient maintenant verticale. […] [L]a prise de l’ordre va jusqu’à des particuliers, hommes et femmes. »[7] L’individu obtient une place dans le monde des droits, et cette place, selon Humphrey, vient également avec des responsabilités. Il doit dénoncer les violations de ces droits et en faire la promotion, car il existe une « relation étroite entre le respect de ces droits et la paix des nations. »[8] Il mentionne d’ailleurs cette connexion à de nombreuses reprises. Effectivement, la paix ne peut être présente sans une ouverture d’esprit envers chacun et un respect mutuel basé sur une compréhension des différences entre communautés. Il faut cesser toutefois de parler de tolérance, car cela implique d’accepter quelque chose qui nous dérange, alors que les différences d’un individu ne devraient être un dérangement, mais plutôt un apprentissage sur un univers qui nous est peut-être inconnu.

L’importance du discours de John Humphrey au Burundi est alors cruciale si on considère les droits humains comme un apprentissage. En effet, l’opinion publique prenant une place croissante au sein des droits de l’homme, cette place ne peut être occupée n’importe comment. Le message ultime est d’ailleurs celui-ci : « l’éducation est le moyen principal reconnu par le droit international pour faire respecter ces droits, un des meilleurs moyens de prévenir la guerre serait évidemment de faire instruire l’opinion publique mondiale. »[9] L’enfant ne nait pas, par exemple, raciste ou sexiste, il devient par l’environnement au sein duquel il évolue. Il faut donc éduquer l’individu dans son rapport avec le respect, et cet enseignement peut prendre plusieurs formes, que ce soit par une croissance dans un environnement multiculturel, ou en dénonçant les comportements haineux, pour n’en nommer que deux. Cette connexion entre l’éducation des droits humains et la paix est, selon moi, l’élément fondamental du discours d’Humphrey.

Considérant tout cela, peut-on affirmer que le discours a eu la portée escomptée? Que les relations entre Hutu et Tutsi se sont améliorées dans les semaines, les mois suivants la conférence? En analysant au premier degré, il est facile de répondre que non, elles ne sont pas devenues plus harmonieuses, sachant aujourd’hui que cinq années plus tard, un second génocide était perpétré entre Hutu et Tutsi, cette fois en territoire rwandais et ayant comme cible les Tutsi. Il y a toutefois une nuance à apporter. Le gain du discours va bien au-delà de l’intention initiale d’améliorer les relations entre ces deux communautés. Il permet d’ouvrir une nouvelle perspective sur l’importance des individus, hommes et femmes, par rapport à l’application et au respect des droits de l’homme. Il est vrai que les états ont un pouvoir sur les individus, mais ce sont ces derniers plus qu’autrement qui peuvent se lever et dénoncer une violation des droits. C’est au travers de ces mêmes individus que se propage la discrimination, dans les simples rapports de tous les jours. Ce sont ces liens de communication quotidiens qui doivent devenir harmonieux. Pour que deux états retrouvent la paix et la sécurité, par exemple entre Hutu et Tutsi, même s’ils ne sont jamais explicitement mentionnés dans le discours à l’exception de l’introduction, il faut que les membres à l’intérieur même de ces états fassent la paix[10], ce qui n’est pas simple.

De ce fait, tel que mentionné maintes fois par le diplomate, l’éducation est primordiale, car la haine est, dans bien des cas, une conséquence de la peur, et cette peur est amenée par l’ignorance. Ce que l’on ne connait pas est souvent perçu comme étant effrayant et menaçant. Cette éducation passe autant par l’apprentissage du respect de soi que par celui du respect des autres, sans discrimination d’aucune sorte, ainsi que d’évènements passés au cours desquels certains droits ont été violé. Cet enseignement doit comprendre les causes et les conséquences de tels gestes, car l’ouverture d’esprit implique d’affronter et d’accepter la vérité pour pouvoir avancer et tenter de ne pas répéter ces erreurs. C’est pourquoi l’éducation est essentielle pour donner des repères et diminuer l’ignorance.

Pour terminer, le discours au Burundi de John Humphrey a une importance à plus grande échelle que celle de départ, qui était d’améliorer les rapports entre Tutsi et Hutu. Il réitère que l’éducation des droits est au cœur même de la solution, du moins le début de la solution, et que cette éducation doit passer par l’opinion publique mondiale[11], c’est-à-dire dans tous les états. Le respect entre chaque individu permet d’obtenir une paix globale qui peut s’étendre au-delà des simples rapports sociaux entre une personne et une autre.

[1] Laura Neilson Bonikowsky, “John Peters Humphrey”, Historica Canada, accessed February 18, 2017, http://encyclopediecanadienne.ca/en/article/john-peters-humphrey/?sessionid=.

[2] MG 4127 C.18 F.364 – L’aventure des droits de l’homme aux Nations Unies (1989), John Peters Humphrey Fonds, McGill University Archives, p. 1

[3] L’aventure des droits de l’homme, Humphrey, p. 1

[4] L’aventure des droits de l’homme, Humphrey, p.1

[5] René Lemarchand, “The Burundi Killings of 1972”, Online Encyclopedia of Mass Violence, (June 2008), p. 2

[6] Lemarchand, “The Burundi Killings of 1972”, p. 2

[7] MG 4127 C.18 F.364 – L’aventure des droits de l’homme aux Nations Unies (1989), John Peters Humphrey Fonds, McGill University Archives, p. 2

[8] MG 4127 C.18 F.364 – L’aventure des droits de l’homme aux Nations Unies (1989), John Peters Humphrey Fonds, McGill University Archives, p. 4

[9] L’aventure des droits de l’homme, Humphrey, p. 17

[10] MG 4127 C.18 F.364 – L’aventure des droits de l’homme aux Nations Unies (1989), John Peters Humphrey Fonds, McGill University Archives, p. 5

[11] MG 4127 C.18 F.364 – L’aventure des droits de l’homme aux Nations Unies (1989), John Peters Humphrey Fonds, McGill University Archives, p. 17

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