Discours de John Humphrey à l’Université Laval, 18 mars 1986

By Julien Laporte

Livré en mars 1986 devant les membres de la section de l’Université Laval d’Amnistie Internationale, le discours de John Peter Humphrey constitue une sorte de réponse à la question suivante : qu’est-ce qu’un particulier ou une ONG peuvent réellement faire devant des entités visiblement plus puissantes qu’eux? Humphrey suggère qu’ils peuvent faire beaucoup et que leur influence est non-négligeable, principalement à travers le lobbying et l’instruction de l’opinion publique en matière de droits humains. 1986 était une année mouvementée et fort importante au plan des relations internationales. Une résolution adoptée par l’Assemblée générale des Nations Unies en avait fait l’année internationale de la paix[1] , poussant divers acteurs de la scène internationale à vouloir concrétiser cette reconnaissance symbolique. C’était le cas pour Amnistie Internationale, ONGI indépendante œuvrant pour le respect des droits humains à l’échelle mondiale[2] . John Humphrey était une figure importante au sein du mouvement, lui qui eut entre autres agi comme cofondateur de la branche canadienne d’Amnistie Internationale[3] . Sur invitation de l’exécutif de la section de l’Université Laval, Humphrey prononça donc un discours fort attendu, visant à galvaniser les troupes et à discuter de l’impact que de simples individus et des ONG peuvent avoir sur les relations internationales.

Dans un premier temps, le discours d’Humphrey s’adresse directement aux militants présents dans la salle. Pour lui, le plus grand rôle que ces individus impliqués peuvent jouer est d’abord et avant tout l’instruction de l’opinion publique. En soulevant les injustices et violations commises par différents gouvernements, les bénévoles d’Amnistie Internationale mettent en lumière des atteintes aux droits de l’homme qui autrement seraient passées sous silence. À peine un mois avant le discours d’Humphrey, l’URSS accepta d’ailleurs d’accorder l’amnistie à l’activiste israélien Natan Sharansky, emprisonné pour haute trahison et espionnage dans des conditions jugées très difficiles[4] . Pour Humphrey, le succès de sa libération est une illustration parfaite de l’impact que des particuliers peuvent avoir sur un gouvernement, qualifiant l’opinion publique de « sanction ultime des droits de l’homme ». Je pense qu’il est tout de même important de soulever ici que la portée directe de l’avis du peuple sur ce genre de question comporte des limites fondamentales. Notamment, le concept de liberté de presse est étroitement lié à la construction de cette opinion publique, et comme l’expliquent les universitaires Matthew Bomb et Philip Potter, l’absence de médias indépendants réduit l’impact potentiel des citoyens dans l’élaboration de politiques publiques[5] .

Toutefois, cela ne signifie pas que l’opinion publique ne peut avoir d’importants impacts indirects en matière de respect des droits de l’homme : en effet, elle peut rapidement mettre de la pression sur différents acteurs internationaux, qui pourraient décider d’imposer des sanctions aux pays fautifs et visés par le mécontentement public. Au-delà du concept d’opinion publique, John Humphrey reconnaît l’influence profonde qu’ont les ONG en terme de relations internationales et de respect des droits humains. Dans le discours, Humphrey parle du lobbying comme étant possiblement la fonction la plus importante des organisations comme Amnistie Internationale. Humphrey explique devant le public de l’Université Laval que ce sont souvent les organisations non gouvernementales qui animent les discussions sur les questions de droits humains devant les instances internationales. Face au désengagement historique des politiciens vis-à-vis la question humanitaire, John Humphrey suggère dans son discours que le lobbying par Amnistie Internationale amène non seulement un certain niveau d’expertise dans les discussions, mais également un engagement important des différents acteurs impliqués. Plus concrètement, il soulève dans le discours l’impact inestimable qu’ont eu des organisations internationales dans l’adoption en 1945 à San Francisco de la Charte des Nations unies, traité établissant les différents organes de l’ONU, dont la Cour internationale de Justice[6] . À partir de ce moment, et en raison de l’implication d’ONG, les hommes et les femmes sont finalement reconnus comme des sujets du droit international, constituant donc une réelle transformation du système juridique international. Pour Humphrey, ce sont autant les organisations internationales que les particuliers et les gouvernements présents à la Conférence de San Francisco qui furent les véritables agents de changement révolutionnaire Humphrey termine donc son discours en réitérant le rôle crucial que jouent les ONG et leurs bénévoles dans les questions de droit. Il soulève qu’Amnistie a besoin du soutien du secteur privé et des particuliers afin de préserver son indépendance politique, élément nécessaire à l’accomplissement de sa mission. Il s’agit en quelque sorte d’un cri du cœur de ce grand défenseur des droits humains, qui tente d’encourager le public à poursuivre son combat et à redoubler d’ardeur devant ceux qui minimisent le potentiel de leur œuvre. Le discours d’Humphrey à l’Université Laval prit donc la forme d’un appel à l’action devant une audience informée, démontrant la passion de l’homme pour l’universalité des droits humains.

[1] United Nations, General Assembly, International Year of Peace, A/RES/37/16 (16 November 1982), available from http://www.un.org/documents/ga/res/37/a37r016.htm.

[2] Amnistie Internationale. “Qui sommes-nous?” Amnistie.com. https://amnistie.ca/qui-sommes-nous (accessed February 22 2017).

[3] Historica Canada. “John Humhprey.” Historicacanada.com. https://www.historicacanada.ca/content/heritageminutes/john-humphrey (accessed February 22 2017).

[4] Encyclopedia of World Biography. “Anatoly Borisovich Scharansky.” Encyclopedia.com http://www.encyclopedia.com/people/history/historians-miscellaneous-biographies/natan-sharansky (accessed February 23 2017).

[5] Baum, Matthew A., and Philip B.K. Potter. The Relationships Between Mass Media, Public Opinion and Foreign Policy: Toward a Theoretical Synthesis. Annual Review of Political Science 2008 11:39-65, accessed February 23, 2017, https://www.hks.harvard.edu/fs/mbaum/documents/BaumPotter_AnnualReview2008.pdf.

[6] Nations Unies. “Note liminaire, Charte des Nations Unies”, http://www.un.org/fr/sections/uncharter/introductory-note/index.html (accessed on February 23, 2017).

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