Clara Immerwahr – Femme, chimiste, victime de guerre

Clara ImmerwahrLe soir du 1er mai 1915, Clara Immerwahr s’assit à son bureau pour écrire des lettres d’adieu à sa famille et à ses amis. Plus tard cette même nuit, elle prit le revolver de service de son mari,  descendit dans le jardin et se tira une balle dans le cœur. Les lettres ont disparu et on ne connaît pas les raisons de son suicide, mais, une semaine avant, son mari, Fritz Haber, avait organisé la première attaque au gaz de combat de la Première Guerre mondiale. Plus de 5 000 soldats alliés avaient été tués à Ypres par les nuages de chlore. Fritz Haber, à son retour du front, avait été fêté en héros, promu comme capitaine. La soirée du 1er mai avait été organisée en son honneur avant qu’il quitte Berlin pour superviser la guerre chimique sur le front de l’Est. Malgré le suicide de sa femme, il y partit le même soir.

Pour Clara Immerwahr, chimiste comme son mari, le développement de ces gaz de combat était une « perversion des idéaux scientifiques » et « un signe de barbarisme corrompant la chimie, une discipline ayant pour mission d’élucider les différents aspects de la vie ». À plusieurs occasions, elle avait demandé à son mari de s’arrêter, mais sans succès. Fritz Haber, de son côté, lui reprochait, en public, ses interventions qu’il qualifiait de « traitrises à la Patrie ».  On sait que ce même soir, Clara Immerwahr s’était violemment querellée avec son mari, et on imagine que son suicide est lié à ses convictions. Clara Immerwahr serait ainsi aussi une des victimes d’Ypres. Une fin tragique pour une femme qui, pourtant, méritait plus.

Née le 21 juin 1870, à Breslau (aujourd’hui Wroclaw en Pologne), Clara Immerwahr avait été exposée à la chimie par son père, propriétaire d’une grande entreprise agricole, mais qui avait une passion pour le sujet.  Au lieu de choisir un sujet d’étude plus traditionnel pour les femmes de l’époque, elle décida de poursuivre des études de chimie à l’université de Breslau. En 1900, elle y obtint son doctorat en chimie, la première femme à avoir obtenu un doctorat dans cette matière en Allemagne. À l’occasion de la soutenance de sa thèse sur la solubilité de différents sels, elle fit le serment « … de ne jamais agir de manière contraire à mes convictions. De poursuivre la vérité et de faire avancer la dignité de la science aux sommets qu’elle mérite. »

C’est à l’université que Clara Immerwahr rencontra son futur mari. Tous les deux d’origine juive, ils s’étaient convertis, chacun de leur côté, au protestantisme, une condition nécessaire pour réussir dans l’Allemagne de l’époque. Après leur mariage, Clara Immerwahr pensait être capable de poursuivre sa vocation scientifique, mais déchanta rapidement. Haber, qui poursuivait une carrière brillante*, ne la soutenait pas dans ses ambitions, pensant plutôt que sa place était au foyer. Ce qui amenait des disputes continuelles. Le fait que Fritz Haber était infidèle et avait des maitresses ne pouvait qu’empirer ces conflits.

Bien que l’on puisse penser que les difficultés conjugales ont été un facteur dans la décision de Clara Immerwahr, il est certain que son idéal scientifique a joué un rôle déterminant.  Quoi qu’il en soit, Clara Immerwahr est restée fidèle à son nom, Immerwahr – toujours juste.

—————————————————————————————————————————————————————————————————————————————————–* Après la guerre, Fritz Haber est accusé en tant que criminel de guerre (il ne sera jamais inculpé). Malgré son passé controversé, il reçoit (avec Carl Bosch) en 1918 le prix Nobel de chimie pour sa méthode de synthèse de l’ammoniac, une décision qui fut très controversée. Ernest Rutherford refusa de lui serrer la main à la cérémonie de remise du prix. Elle illustre pourtant que la science peut avoir un impact terriblement négatif et extrêmement positif à la fois. La méthode Haber-Bosch est souvent mentionnée comme étant la plus importante découverte du XXe siècle. Car s’il est vrai qu’elle permet de produire des explosifs, elle est essentielle à la production d’engrais synthétiques. Ces mêmes engrais qui sont un des facteurs de l’agriculture à grand rendement capable de nourrir une population mondiale qui allait passer de moins de deux milliards en 1900 à plus de sept milliards aujourd’hui.

 

 

Leave a Reply

Your email address will not be published. Required fields are marked *

This blog is kept spam free by WP-SpamFree.

Blog authors are solely responsible for the content of the blogs listed in the directory. Neither the content of these blogs, nor the links to other web sites, are screened, approved, reviewed or endorsed by McGill University. The text and other material on these blogs are the opinion of the specific author and are not statements of advice, opinion, or information of McGill.