Thomas Parran – Un héros de la médecine… ou non?

Thomas ParranL’organisation médicale américaine qui lutte contre les infections transmises sexuellement (ITS) a un problème. Va-t-elle avoir à changer le nom de son prix le plus prestigieux,  le « Thomas Parent Lifetime Achievement  Award » ? Le prix, présenté par « The American Sexually Transmitted Diseases Association », porte le nom d’un des pionniers de la lutte contre les ITS aux États-Unis. Thomas Parent, en tant que Chirurgien général aux États-Unis dans les années 1940, a été responsable des programmes de sensibilisation et de traitement de la syphilis et autres ITS qui, à l’époque, touchaient jusqu’à 10 % de la population américaine. Malheureusement, le nom de Thomas Parran est aussi associé à des expériences clairement contraires à l’éthique médicale telle qu’elle est définie aujourd’hui.

Dans les années 1940, après la découverte de la pénicilline, les services de santé américains étaient intéressés à en savoir plus sur le mode d’action de l’antibiotique. Ils voulaient, entre autres, déterminer si la pénicilline pouvait non seulement guérir la syphilis, mais également la prévenir. C’est dans ce but qu’un jeune médecin, le Dr John C. Cutler, élabora un programme de recherche sous la supervision du Dr Parran.

En 1944, John Cutler injecte avec des cultures de MTS des prisonniers « volontaires », du pénitencier de Haute-Terre, en Indiana. Comme les résultats ne répondent pas à ses attentes, il décide, toujours avec l’approbation du Dr Parran, de continuer ses travaux au Guatemala. Alors que les prisonniers de Haute-Terre étaient au courant des détails du projet et avaient « consenti » à y participer, ce n’était pas le cas au Guatemala. De 1946 à 1948, le Dr Cutler expose plus de mille individus à la syphilis sans les avoir informés de ce dont il s’agissait et sans avoir obtenu leur accord.

Avec l’aide des autorités médicales locales, il recrute des soldats, des prisonniers et des patients dans des hôpitaux psychiatriques. Le Dr Cutler payait même des prostituées infectées pour qu’elles aient des relations sexuelles avec les hommes participant à l’étude. Si cela ne transmettait pas l’infection, il déposait la bactérie directement sur des incisions du pénis et, dans certains cas, par ponctions lombaires. Ceux chez qui la syphilis se développait recevaient de la pénicilline, mais il n’est pas clair combien de patients ont été ainsi traités. Quoi qu’il en soit, le Dr Cutler arrêta ses « travaux » au Guatemala en 1948. La raison invoquée est qu’ils nécessitaient des quantités trop importantes de pénicilline, qui, à l’époque, était encore relativement rare*.

Ce n’est qu’en 2010 que les détails de l’affaire ont été mis au jour, par accident. À l’époque, Hillary Clinton, à titre de secrétaire d’État, et Kathleen Sibelius, secrétaire à la santé, ont présenté des excuses publiques au Guatemala, aux personnes infectées et à leurs survivants. Par contre, un recours collectif contre le gouvernement américain a été rejeté par un juge du District de Washington. Ce dernier a déclaré que les lois fédérales ne permettent pas des poursuites contre les États-Unis pour des dommages subis à l’étranger.

Quant au « Thomas Parent Lifetime Achievement  Award », son sort va être décidé au cours des prochaines semaines.

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* Les Drs Parent et Cutler ont également participé à la « Tuskegee Study of Untreated Syphilis in the Negro Male », un autre épisode où l’éthique médicale a été bafouée. Étant donné que, dans ce cas, l’étude a eu lieu aux États-Unis, des compensations ont été versées. J’ai écrit en 2011 une manchette sur le sujet : voir à Tuskegee

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