Du bord des abeilles

Près d’un an après la décision de Québec d’encadrer l’usage des pesticides néonics, une étude publiée dans la revue scientifique Biological Conservationrévèle que plus de 40% de la population mondiale d’insectes est menacée d’extinction dans les prochaines décennies. Sans surprise, selon les auteurs de ce même article, l’agriculture intensive ainsi que l’usage récurent de fertilisants et pesticides d’origine synthétique sont en grande partie responsables du déclin de la biodiversité et de l’abondance des insectes (Sanchez-Bayo et Wyckhuys, 2019)

Bien évidemment, tout le monde est ému par la vision d’un ours blanc qui dérive, loin de sa banquise, sur un mince morceau de glace. Il s’agit d’ailleurs d’un des symboles forts du réchauffement climatique (merci à internet). Cependant, peu sont ceux qui s’intéressent au sort des insectes. Or, les experts s’entendent : une extinction telle que prédite par cette étude aurait des répercussions plus que désastreuses sur l’ensemble des écosystèmes mais aussi sur nos activités. Par exemple, elle pourrait entraîner des pertes de récoltes considérables pour les cultures qui dépendent de la pollinisation par les insectes, ou bien de la présence d’ennemis naturels aux ravageurs (Ehrlich, 1988). Il va sans dire qu’il est grand temps que nos gouvernements agissent.

À l’hiver 2018, le gouvernement du Québec a décidé de réglementer l’utilisation de trois insecticides néonicotinoïdesainsi que de deux autres insecticides, dont l’atrazine, tous jugés à risque dû à leurs effets néfastes sur la santé humaine ainsi que celles des animaux. Les néonicotinoïdes sont notamment reconnus pour leur effet dévastateur sur les populations d’insectes pollinisateurs comme les abeilles (Blacquière et al., 2012).  Ainsi, en vertu de cette nouvelle loi, il est maintenant interdit pour les producteurs agricoles d’appliquer l’un de ces cinq pesticides sans l’obtention d’une justification agronomique émise et signée par un agronome (DDELCC, 2018). Suite à une procédure de justice intentée par quatre groupes environnementaux importants, le gouvernement fédéral a pour sa part décidé de prendre les mesures nécessaires pour éliminer progressivement l’utilisation des pesticides néonicotinoïdes, et ce à partir de 2021 (La Presse Canadienne, 2018).

Cependant, à l’annonce de ces nouvelles politiques, beaucoup sont mécontents. L’Union des producteurs agricoles, par exemple, fustige qu’il s’agit d’une décision déraisonnable puisqu’il n’existe à leur avis aucune alternative efficace aux pesticides à base de néonicotinoïdes. Ils soutiennent que les produits de remplacement actuellement disponibles sur le marché sont au mieux équivalents en termes de toxicité, et que les produits biologiques tant qu’à eux peinent à démontrer leur réelle efficacité (La Presse Canadienne, 2018).  Mais est-ce vraiment le cas?

Selon Stéphanie Mathieu (2016), agronome et conseillère en grande culture pour le MAPAQ en Montérégie, des alternatives durables aux pesticides à risques élevés existent. Que ce soit l’utilisation de mélanges d’herbicides moins néfastes ou bien la rotation des cultures, les solutions sont nombreuses. Ces stratégies de contrôle des insectes sont encore plus efficaces lorsqu’elles font partie d’un programme de lutte intégré, lequel vise à combiner rationnellement plusieurs méthodes de contrôle dans un optique de durabilité (Furlan et Kreutzweiser, 2015). De plus, dans à peu près 90% des cas, l’application de traitements insecticides à base de néonicotinoïdes ne serait pas nécessaire (Mathieu, 2016).

Prenant en considération le tout récent renvoi de l’agronome Louis Robert du MAPAQ, pour avoir dénoncé l’ingérence du privé dans la recherche sur les néonicotinoïdes au CÉROM (Centre de recherche sur les grains), il va de soi que la réelle volonté du gouvernement québécois en matière de protection de l’environnement soit remise en question. Ceci-étant dit, l’indignation collective qu’a soulevée le congédiement de Mr. Robert laisse présager l’arrivée d’un vent de changement sur la scène politique agricole québécoise. Il est évident que notre gouvernement doit maintenant redoubler d’efforts en ce qui concerne les enjeux environnementaux. Peut-être qu’en misant davantage sur des stratégies de prévention, d’éducation ou bien de sensibilisation, Québec arrivera enfin à ranger tous et chacun du même bord, ou du moins de celui des abeilles. À suivre.

Références

Blacquière, T., Smagghe, G., Van Gestel, C.A.M. and V. Mommaerts. 2012. Neonicotinoids in bees: a review on concentrations, side-effects and risk assessment. Ecotoxicology. 21:973-992.

Développement durable, Environnement et Lutte contre les changements climatiques. 2018. Nouvelles responsabilités pour les agronomes. Disponible à http://www.environnement.gouv.qc.ca/pesticides/permis/modif-reglements2017/avis_circulaire_modif_agronome.pdf(accédé le 9 février 2019). Gouvernement du Québec, Québec, QC.

Furlan, L., and D. Kreutzweiser. 2014. Alternatives to neonicotinoid insecticides for pest control: case studies in agriculture and forestry. Environmental science and pollution research international. 22:135-47.

La Presse Canadienne. 2018. L’élimination des pesticides de type « néonic » inquiète l’UPA. Disponible à https://www.lapresse.ca/affaires/economie/agroalimentaire/201808/15/01-5193159-lelimination-des-pesticides-de-type-neonic-inquiete-lupa.php(accédé le 9 février 2019). La Presse, Montréal, QC.

R. Ehrlich. 1988. The loss of diversity causes and consequences. p. 21-27. In E.O. Wilson and F.M. Peter (ed.) Biodiversity. National Academies Press, Washington, DC.

Mathieu. 2016. Des alternatives aux pesticides à risques élevés. Disponible à https://www.mapaq.gouv.qc.ca/fr/Regions/monteregie/articles/agroenvironnement/Pages/Des_alternatives_aux_pesticides_a_risques_eleves.aspx(accédé le 9 février 2019). MAPAQ, Québec, QC.

Sanchez-Bayo, F. and K.A.G Wyckhuys. 2019. Worldwide decline of the entomofauna: a review of its drivers. Biological Conservation. 232:8-27.

 

2 responses to “Du bord des abeilles”

  1. stephaniebourassa says:

    1. Court et intriguant
    2. Malgré les récentes lois faites sur les pesticides, le gouvernement du Québec doit promouvoir davantage la protection de l’environnement, afin de sauver les espèces en extinction.
    3. Les évènements relatés sont récents et cet article est basé sur des faits, tout en présentant les deux côtés de la médaille.
    4. La comparaison avec la situation des ours polaires est probablement l’argument ainsi que l’example auquel tout le monde peut se référer et comprend, le rendant ainsi le plus fort.
    5. Une amélioration qui pourrait être faite à cet article serait de faire des liens plus clairs entre les paragraphes. Chaque paragraphe communique une idée, mais il manque légèrement de liaison entre les sections, et ceci pourrait faciliter la lecture. Peut-être ceci serait plus facile en positionnant les idées différemment ou simplement en ajoutant quelques mots au début ou à la fin des paragraphes.

  2. florencevachonlaberge says:

    Le titre est efficace, reflète bien le ton de l’article et un rappel est fait à la fin de l’article. Thomas supporte clairement la position des groupes environnementaux en appuyant la décision du gouvernement de réglementer l’usage de certains pesticides, en dénonçant le renvoi de l’agronome Louis Robert et en dénonçant la prise de position de l’UPA. Il faut prendre soin de notre planète! Des liens sont faits entre plusieurs sujets chauds présentement au Québec, ce qui est un point fort. Le contre argument contre l’UPA est bien formulé et est appuyé par une preuve. Je pense que certains faits devraient être vérifiés. Par exemple, l’atrazine n’est pas un insecticide, mais bien un herbicide! Finalement, beaucoup de sujets sont abordés, mais le vrai sujet d’actualité, soit le renvoi de Louis Robert, ne fait qu’être effleuré. Ça pourrait être intéressant d’avoir plus de détails à ce sujet.

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