Prendre le champ

Quand on demande à un enfant ce qu’il souhaite faire quand il sera grand, on s’attend à des réponses comme pompier, vétérinaire ou bien enseignant. On encourage notre jeunesse à poursuivre ses rêves et à prendre les moyens pour les atteindre. On se répète que « quand on veut on peut ». Qu’en est-il lorsque deux rêves, deux beaux et grands objectifs de vie ne semblent pas vouloir être compatibles? D’aussi loin que je puisse me souvenir, ce que je voulais faire plus tard, moi, c’était d’être ma  man. Mon plan a toujours été de fonder une famille, pensant naïvement que le reste viendrait naturellement. Près de sept ans après avoir terminé le secondaire, après avoir entamé des études dans un domaine tout autre,  aujourd’hui, je caresse  aussi le rêve d’être entrepreneure agricole.  Je me retrouve donc, à l’aube de l’obtention de mon diplôme en agronomie, avec un gros dilemme sur les bras. Quel rêve dois-je prioriser, comment puis-je être sûre de ne pas être dans le champ?

C’est une donnée révélée par Parent et al. (2010) qui m’a le plus ébranlée : « 26 % [des jeunes agriculteurs] pensent que le fait d’être seul peut un jour les conduire à abandonner l’agriculture ». C’est une personne sur quatre. C’est 26% des jeunes agriculteurs qui seraient prêts à renoncer au rêve agricole pour l’amour. C’est beaucoup.  Je ne suis donc pas la seule à sentir qu’amour et vie agricole ne sont pas aussi compatibles qu’on aimerait le croire. D’autres études s’intéressent aussi aux problèmes d’isolement et de solitude des jeunes producteurs agricoles. Giraud (2013), avance que les femmes en agriculture sont beaucoup moins célibataires que les hommes. Il nuance toutefois en disant qu’en France, là où l’étude a été conduite, les femmes qui s’établissent en agriculture le font majoritairement après s’être unie à un producteur plutôt que par  démarrage ou reprise de l’entreprise familiale.

En 2016, au Québec, les femmes comptent pour environ un quart de toute la relève agricole (MAPAQ, 2018). Bien que cette proportion soit relativement stable, elle augmente légèrement de recensement en recensement. Au-delà du genre, l’âge de l’établissement en agriculture diffère entre les hommes et les femmes. Près du deux tiers de ces dernières se sont établies entre 25 et 34 ans (MAPAQ, 2018). 25 ans c’est l’âge que j’aurai cette année. Je ferai bientôt partie des statistiques moi aussi.

Les défis sont nombreux et tous plus éprouvants les uns que les autres pour la relève agricole. Pour ma part, et surement pour celle de bien d’autres jeunes femmes dans ma position, mes manches, je dois déjà les retrousser, même avant de me lancer. Alors pourquoi choisir cette vie? Pourquoi choisir le chemin pas de pavé?

Parce que l’agriculture est nourricière. Parce qu’elle est bourrée de défis stimulants, qu’elle nous permet de vivre et d’en vivre et qu’elle est belle. Choisir l’agriculture, malgré ma peur de la vivre seule, c’est me choisir. Choisir mes convictions et choisir de faire confiance. C’est d’ignorer les statistiques et de croire que je peux tout avoir; la vie agricole et la vie de famille. D’une façon ou d’une autre, que je prenne la bonne décision ou pas, que mon parcours bifurque ou pas, je m’essaie, je me lance.  Je me permets de prendre le champ parce que je sais que peu importe, dans le champ, je serai moi.

 

Camille Pion

 

Références

Giraud, C. 2013. Là où le célibat blesse. L’estimation du célibat en milieu agricole. Revue d’Études en Agriculture et Environnement, 94-4: 367-396.

Ministère de l’Agriculture, des Pêcheries et de l’Alimentation du Québec. 2018. Portrait de la Relève Agricole au Québec 2016. MAPAQ https://www.mapaq.gouv.qc.ca/fr/Publications/Portrait_releveagricole.pdf
(Accédé le 11février 2019)

Rousseau, G., Parent, D., Perrier, J-P.2010. Analyse de l’isolement social, de la sociabilité et de la qualité du soutien social chez les jeunes agriculteurs québécois. Université Laval. http://www.traget.ulaval.ca/uploads/tx_centrerecherche/RousseauFinal150909.pdf
(Accédé le 11 février 2019)

 

2 responses to “Prendre le champ”

  1. audreylosierbedard says:

    1- Intrigant, approprié
    2- La solitude chez les jeunes agriculteurs est un véritable problème, mais il ne faut pas abandonner ses objectifs de vie par peur de se retrouver seuls.
    3- Camille discute d’une problématique et l’associe à ses propres inquiétudes sur le sujet. L’aspect personnel/vulnérable de cet article fait en sorte que la problématique semble encore plus réelle pour nos jeunes agriculteurs.
    4- L’argument le plus percutant de cet article est que 26% des jeunes agriculteurs sont prêt à abandonner le domaine agricole de peur de se retrouver seul. Cette statistique à la fois impressionnante et triste.
    5- Il serait intéressant de comparer les données d’âge d’établissement en agriculture des femmes avec celle des hommes. De plus, je ne suis pas certaine de bien comprendre les données de l’étude de Giraud disant que les hommes en agriculture sont plus célibataires que les femmes puisqu’elles choisissent l’agriculture suite à la rencontre d’un producteur. Est-ce que ceci signifie que les femmes n’ont pas tendance à prendre la relève de la ferme familiale ou que les femmes de l’étude ne venaient pas d’un domaine agricole? Il pourrait être intéressant de reformuler ces informations pour qu’elles soient plus claires.

  2. sandrinestpierrelepage says:

    1. Intriguant et efficace
    2. L’auteure veut vivre de sa passion et croit qu’il est possible de réussir en agriculture malgré la peur d’être seule.
    3. Je pense que le plus fort aspect du texte est le ton personnel employé par l’auteure et l’impression qu’elle se livre dans le blogue tout en intégrant des statistiques pour appuyer ces dires.
    4. Pour moi, l’argument et la statistique sur le fait que 26% des jeunes pensent laisser tomber leur carrière en agriculture par solitude m’a le plus marqué. Cela renforce la position de l’auteure sur sa peur de se lancer en agriculture et démontre que l’isolement est un réel problème dans le milieu agricole.
    5. Je changerais la formulation de la dernière phrase du texte : « Je me permets de prendre le champ parce que je sais que peu importe, dans le champ, je serai moi ». « Prendre le champ » me mélange un peu avec la suite de la phrase. Est-ce prendre le champ dans le sens de travailler dans le champ comme cela est mentionné en dernier ou plutôt comme l’expression « être dans le champ » dans le sens de se tromper? Je pense que cela enlève du poids à ces propos.

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