Répression et impunité: l’État contre les défenseurs des droit de la personne au Cambodge

  par Éloïse Ouellet-Décoste

Wow, quelle journée! On est déjà samedi, et après une semaine assez intense au travail, à lire des centaines de cas d’abus de droits de la personne ayant eut lieu au Cambodge au courant de la dernière année, j’ai décidé, pour me relaxer, d’aller faire un petit tour au Musée Tuol Seng sur le crime génocidaire et ensuite d’aller voir le film « The Lady » sur la vie de Aung San Suu kyi…Répression, brutalité étatique, détention arbitraire, torture… pas trop de quoi me déconnecter de mon travail finalement.

Travailler pour une NGO qui se spécialise dans la défense des droits de la personne me pousse à avoir une perception un peu schizophrénique de la société cambodgienne. D’un côté, je suis complétement charmée par ce peuple sympathique, rieur et posé, alors que d’un autre côté, je suis confrontée, de par mon travail, à une violence inimaginable, physique et psychologique, perpétré à la fois par l’État, par l’armée, par les compagnies privés domestiques et étrangères, et par les Cambodgiens entre eux. C’est pas trop rose quoi !

LICADHO  est une ONG Cambodgienne, spécialisée, depuis 1992, dans la défense et la promotion des droits de la personne. Plus spécifiquement, LICADHO travaille directement avec les victimes répertoriant les abus et en s’assurant que ceux qui se retrouvent devant la justice aient une représentation légale adéquate. LICADHO travaille aussi de concert avec ses partenaires nationales et internationales afin de suivre l’évolution des droits civiques, politiques, économies et sociaux au Cambodge et de surveiller les actions du gouvernement. Et moi dans tout ça, je travaille à préparer un report sur la situation des défenseurs des droits de la personne au Cambodge. Mon travail consiste à amasser le plus d’information possible sur les abus subis par ceux et celles qui se portent volontairement à la défense des droits des membres de leur communauté.

Très réfractaire aux critiques, le gouvernement du Cambodge se tourne trop souvent vers la violence physique, l’intimidation, et les arrestations et détentions arbitraires afin de faire taire ceux  qui osent parler trop fort. Leaders communautaires, journalistes, avocats spécialisés en droits de la personne, militants environnementalistes et employés d’ONG sont régulièrement victimes d’abus de la part du gouvernement qui a choisi la voie de la répression et du contrôle de la société civile, plutôt que celle de l’engagement réelle envers la population pour améliorer les conditions de vie de tous les Cambodgiens.

De plus en plus, le développement économique au Cambodge se fait au détriment de la population, surtout la majorité plus pauvre. Et qui dit développement économique, dit concessions foncières. Par conséquent, les  conflits reliés à la terre sont à la source de la plus part des abus de droit de la personne, et ceux qui se portent à la défense des communautés victimes d’éviction forcée et/ou d’appropriation de terrain (« land-grabbing ») se trouvent rapidement dans la mire du gouvernement. Notamment, le 26 Avril dernier, Chhut Vuthy, un éminent militant environnementaliste Cambodgien ayant dédié sa vie à la protection des forets et des populations sylvestres, a été brutalement assassiné par la police militaire Cambodgienne alors qu’il recensait des coupes de bois illégales.

Le gouvernement Cambodgien est entrain d’émettre des concessions foncières au travers du pays à un rythme alarmant. Il y a actuellement plus de 2 millions d’hectare (la superficie totale du pays de environ 18 millions d’hectare) de terre sous concession privé et, de ce nombre, 700 000 hectares ont été concédés l’an dernier! Bien que l’article 44 de la Constitution restreint le droit de confiscation des biens des citoyens  à l’intérêt publique et prévoit que toute confiscation sera compensée antérieurement de façon juste et équitable, la plupart des propriétaires découvre la vente de leur terre par le gouvernement à une compagnie privé lorsque les bulldozers arrivent pour détruire leur maison. Et côté compensation, lorsqu’il y en a, elles sont plus souvent qu’autrement inadéquate. Ainsi, de plus en plus de famille cambodgienne sont victime d’éviction forcée ou/et d’appropriation de terrain (« land-grabbing). Et lorsqu’il s’organise pour résister à ces injustices, la police et l’armée sont déployées pour réprimander leurs manifestations et arrêter les leaders sous de fausses accusations.

Le cas de Boeung Kak Lake exemplifie bien cette réalité.  Boeung Kak était un lac dans le nord de Phnom Penh jusqu’à ce que le gouvernement le concède à une compagnie privé pour y développer un quartier résidentiel et commercial de luxe. Le lac a été remplit de lac  et, pendant ce temps, les 4,000 familles habitant le secteur ont été expulsées et leurs maisons détruites ou inondées de sable. La communauté se bat début 2007 pour protéger leurs terres et empêcher un développement irresponsable sur un point d’eau essentiel à l’absorption des pluies durant la mousson. Le mois dernier, 15 militants (14 femmes et 1 homme) ont été arrêtés durant une manifestation pacifique et font actuellement face à la justice sous une série de fausses accusations, tel que menace de mort, insulte, diffamation et obstruction face à des fonctionnaires. Elles ont été condamnées en cour municipale à 2.5 ans de prison. Leur appel aura lieu mercredi prochain, le 27 juin. Inutile de dire que ça grouille actuellement dans les bureaux de LICADHO pour préparer leur défense et apporter le support nécessaire à leurs familles. J’espère pour le mieux, mais on m’a dit de m’attendre au pire. Semblerait-il que je vais avoir la « chance » de voir en action un système judiciaire profondément corrompu dans un pays où le principe de « l’État de droit » est au mieux une illusion, sinon simplement une insulte au concept même de la démocratie.

P.s. Voici un excellent vidéo qui fait état de la violence dont font face les communautés victimes d’éviction forcée et de « land-grabbing »

http://www.licadho-cambodia.org/video.php?perm=33

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