Des histoires pour guérir

Par Renaude Morin

Bien le bonjour! Salam aleikoum!

Voilà deux mois que je suis au Maroc. J’y suis en mode ‘petite éponge’ : j’écoute et tente d’absorber tout le savoir et la sagesse que l’on me partage. Rencontre après rencontre, je savoure les histoires que l’on me partage et c’est ainsi que je prends conscience de leur pouvoir. Alors, laissez-moi vous en conter quelques-unes.

« Tu pourrais jouer de la musique pour les arbres ? Ça les aide. » Voilà ce que vous dira Taha, un jeune amoureux de toutes formes de vie qui vit sur une ferme charmante à l’écart de Rabat où pousse une armée de citronniers. C’est après s’être embrouillé avec l’administration canadienne sur des questions d’attestations d’études et de visas, qu’il est rentré au Maroc, le corps marqué par le stress, les cheveux un peu plus blancs. Une visite nostalgique à la ferme abandonnée de ses parents, un coup de tête, un coup de pelle, et il décidait de reprendre la situation en main, d’y faire de l’agriculture biologique et de prendre soins de quelques animaux, dont une jument. Un matin, Taha l’a retrouvé étalée sur le sol, mal en point. On soupçonnait de multiples fractures au niveau des hanches et du dos. Voisins et vétérinaires lui ont dit : « c’est fini, il n’y a plus qu’à l’abattre ». Taha n’a pas aimé cette version de l’histoire. Il a construit un système de poulies pour suspendre la jument dans les airs. Matin et soir, il venait lui parler et lui porter des concoctions à base d’eau de cactus et d’avoine. Trois mois plus tard, la jument était guérie.

J’ai été touchée par cette histoire de guérison dite impossible parce que Taha n’avait pas le savoir, les outils ou les médicaments des vétérinaires, mais il avait la volonté de voir l’histoire se continuer. Et en effet, aujourd’hui sa jument est forte, rapide et grosse d’un poulain.

Dans l’immeuble où j’habite, il y a une vieille dame avec qui j’ai pris le thé une fois. Une main sur mon genou, le regard fixe, elle m’a raconté qu’elle avait fait la rencontre d’un Canadien, « oh ! il y a de cela plusieurs années, dans ma jeunesse », tient-elle à préciser. Il est arrivé au Maroc en fier médecin. Il venait guérir les gens grâce à son expertise médicale et son savoir du corps humain. Des mois plus tard, cet homme refusait qu’on l’appelle médecin. « Je suis un conteur », disait-il. « Un conteur qui guérit les gens à leur racontant des histoires ». Ce n’était plus à coup de scalpels, seringues et prescriptions que cet homme apportait guérison, mais grâce à ses mots qui portaient avec eux les faiblesses, mais surtout les forces du corps et de l’esprit humain.

« La guérison par les histoires, c’est joli », j’ai pensé. Mais comment les histoires peuvent-elles apporter guérison aux maux des personnes, des sociétés et de l’humanité ?

C’est dans le cadre d’une recherche sur la justice transitionnelle pour mon stage que j’ai pris conscience du rôle des histoires pour la guérison d’une nation, par exemple, suite à un régime violent et répressif. Au Maroc, on vous parlera des années de plomb sous Hassan II. Face aux efforts de justice transitionnelle du royaume, certains m’ont dit « il faut tourner la pagenous avons changé de roi, c’est une autre époque, c’est de l’histoire ». D’autres, comme Souad, une femme adorable que j’ai rencontré à Meknès, qui est née alors que son père était en prison pour s’être opposé au régime, m’ont dit que les sommes d’argent reçues ne valaient presque rien. « On n’a toujours pas reconnu l’importance du travail de personnes comme mon père, les familles, les vies brisées ».

Le justice transitionnelle est un processus de guérison et de reconnaissance. Pour guérir, il faut découvrir l’histoire passée, rechercher la vérité, les corps, les victimes, les responsables. Il faut conter cette histoire, l’inscrire dans la conscience collective, éviter qu’elle ne se répète. Bergson a dit « toute conscience est mémoire, conservation et accumulation du passé dans le présent ». Nous ne sommes pas déterminés par le passé, nous y donnons un sens en construisant le présent. Tels que nous le rappellent les rapports des commissions de vérité de l’Amérique latine : « No hay mañana sin ayer ».

La reconnaissance pour guérir passe par le droit à la vérité et le devoir de mémoire. La guérison ce n’est pas que le rétablissement physique d’une personne blessée ou une indemnisation pour la disparition forcée d’un membre de sa famille, la guérison prend place aussi dans les théâtres communautaires afghans qui offrent une scène aux victimes pour discuter des leurs expériences, des conflits, et des solutions de paix ; lors d’échanges de paniers de nourriture et de coquillages entre des groupes en conflit dans les îles Salomon ; et par la publication de rapports des commissions de vérité de la Sierra Leone en versions illustrées pour les enfants.

« Le problème ici c’est que les histoires elles sont manipulées par ceux au pouvoir. Et s’ils ne parviennent pas à la changer comme ils veulent, ils évitent d’en parler et les laissent mourir tranquillement ». Assises à déguster un ftour dans le salon, ma colocataire, étudiante en journalisme, me rappelle, qu’au Maroc et ailleurs, toute personne peut raconter une histoire et c’est le contrôle de la narration dominante qui est alors un véritable jeu de pouvoir. « Tu vois, c’est comme ces centaines de personnes arrêtées pour avoir participer aux manifestations dans le Rif, on n’en parle presque plus ». C’est suite au décès de Mohcine Fikri, un poissonnier qui fut broyé par une benne à ordures en tentant de s’opposer à la saisie de sa marchandise, que le peuple s’est rassemblé en 2016 et 2017 pour demander le développement de cette région enclavée du Nord depuis longtemps abandonnée par l’État. Les manifestations ont été violemment réprimées et des centaines de personnes se trouvent toujours derrière les barreaux dans l’attente de leur procès.

Ce n’est que tout récemment, suite à de lourdes peines prononcées à l’encontre des principaux dirigeants du mouvement Hirak, qu’on se mobilise une fois de plus à travers le pays pour dénoncer la situation des prisonniers du Rif et rappeler leurs demandes. C’est un combat pour que leur récit, et celle de la région, ne soit pas réduit au silence.

Voilà l’importance et le pouvoir des histoires. Pour l’individu, raconter une histoire c’est explorer son récit interne et reprendre contrôle de la narration de sa vie. C’est créer et s’externaliser. Pour la société, c’est inscrire dans la conscience collective le passé, dénoncer le présent. C’est guérir et bâtir des communautés.

Alors, racontons-nous des histoires.

La guérison par l’histoire ici et là : l’initiative I walk with Her et Kayna qui permet aux femmes de partager leurs histoires et de marcher à la conquête de l’espace public, le projet #Me/We dans les camps de réfugiés syriens, le livre Cree « The Sweet Bloods of Eeyou Istchee » pour aider à guérir les personnes qui ont le diabète…

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