La Tunisie, le paradoxe.

Par Alix Genier

Après deux mois ici, je me suis habituée à beaucoup de choses.

L’odeur ambiante du jasmin. La conduite automobile. Les enfants qui vendent des mouchoirs et des machmoums dans la rue. Les chats partout. La nourriture épicée. Les horaires flexibles et les changements de plan. Les discussions sur le bus. Les rencontres fortuites. La lune magnifique. L’interdiction de vendre de l’alcool les vendredis. Les regards dans la rue. Les sorties jusqu’aux petites heures du matin même en semaine. Le sel de la mer. Les bouteilles de plastique partout. Et surtout, surtout, les femmes tunisiennes, leur beauté et leur force.

Faisant mon stage au sein d’une organisation travaillant pour les droits des femmes et l’implication des femmes dans les institutions politiques, je me suis imprégnée de l’essence des femmes dans ce pays. Les femmes tunisiennes sont époustouflantes et, force est d’admettre, qu’elles portent le pays sur leur dos. C’est probablement le cas de beaucoup de pays, mais je pense que ça m’a surprise énormément pour trois raisons principales.

J’avais beaucoup entendu parler de comment la Tunisie était différente, ouverte et progressive. Cela est probablement vraie si on la compare aux autres pays environnants. Les Tunisiens et Tunisiennes me rappelleraient gentiment que cela est vrai aussi par rapport à beaucoup de pays occidentaux! Avec son Code du statut personnel adopté en 1956, Bourguiba – le premier président de la Tunisie après le règne des Bey – avait propulsé la Tunisie en avant : abolition de la polygamie, égalité entre les hommes et les femmes, création de procédure judiciaire pour les demandes de divorce, autorisation de mariage avec le consentement mutuel seulement, et bien plus encore. Malheureusement, aujourd’hui, le chemin à parcourir pour les femmes reste encore grand, surtout en pratique alors que la femme tunisienne reste contrôlée et surveillée par sa famille, son entourage, son village, hommes et femmes confondus. (La campagne de sensibilisation lancée par une ancienne stagiaire de McGill avec Aswat Nissa dénonce d’ailleurs ce problème.)

Je dois admettre qu’il s’agissait de ma première fois dans un pays arabo-musulman/ dans un pays du nord du continent africain : je ne savais pas trop à quoi m’attendre pour être honnête. On entend tellement de choses sur les pays arabes dans nos médias – qui leur font trop souvent mauvaise presse – que je ne savais pas du tout ce qui m’attendrait lorsque je poserais les pieds en terre tunisienne.

J’ai été fascinée de constater, à vivre ici et à discuter avec les gens, que la majorité de la population est fière de sa religion et est en accord avec le fait que la Tunisie soit inscrite comme un État musulman dans sa toute récente Constitution (adoptée en 2014). Les Tunisiens et Tunisiennes ont (l’air d’avoir…?!) une relation particulièrement respectueuse avec la religion : autour d’une même table, au sein d’une même famille ou d’un même groupe d’amis, on retrouve des filles voilées et d’autres non. À la plage, bikini et burkini cohabitent paisiblement.

Je dois toutefois souligner que malgré cette apparence de tolérance, un grand poids pèse sur les épaules des filles tunisiennes qui doivent « être de bonnes jeunes filles, qui ne doivent ni fumer ni boire ». En d’autres mots, elles doivent être de jeunes filles aux bonnes mœurs (un terme qui, au Québec du moins, en ferait rougir plein d’un. Ou devrais-je dire : plus d’une!) Le plus choquant pour moi a été de découvrir qu’une importance IMMENSE est encore accordée à la virginité des filles.

J’ai eu la chance de discuter avec de jeunes femmes engagées en politique qui participaient au programme de l’Académie politique des femmes d’Aswat Nissa (l’un des programmes phare de l’organisation avec laquelle j’ai fait mon stage : le programme vise à offrir des formations aux jeunes femmes impliquées en politique dans le but de leur donner des outils pour qu’elles deviennent des agentes de changement, notamment pour la condition de la femme dans le pays, dans leur localité). Lors de la formation organisée sur le thème du genre, elles ont eu un grand débat sur cette question, je n’ai évidemment pas tout compris comme la discussion enflammée s’est déroulée en arabe (j’y travaille, je vous promets!), mais l’une d’elle est venue me voir pour me faire part de ce sur quoi elles avaient échangé. Un élément qui m’a énormément surprise est que dans certaines familles, la mère et la belle-mère de la jeune mariée attendent impatiemment le drap tâché au lendemain de la nuit de noce, un trésor qu’elles conserveront précieusement…

Les participantes de l’Académie politique des femmes d’aswan Nissa lors de la formation Genre et Égalité de genre.

Enfin, il s’agissait de ma première fois, avec des yeux aussi aiguisés, dans un pays où les rôles de l’homme et la femme sont aussi socialement définis. Disons simplement que j’étais très alerte aux différences et… aux injustices. Ce billet serait immensément long si je faisais la liste exhaustive de tous les exemples qui m’ont frappée.

Parlons simplement des célébrations de mariage où les hommes et les femmes ont des cérémonies de préparation différentes, des édifices à logement où seules les femmes ont le droit de vivre et d’entrer, des espaces dans les maisons qui sont réservés aux femmes, du rôle central (lire sacré) occupé par les mères et du devoir de protection de l’homme envers la femme.

Mais parlons aussi des cafés des hommes (où les femmes n’ont formellement pas le droit d’entrer), du fait que l’on retrouve dans les champs un ratio de trois, quatre ou cinq femmes qui travaillent pour un homme (lorsqu’il y a un homme…), du fait que ce sont les femmes qui doivent s’occuper de la maison et des enfants (et qu’on ne parle pas du fameux « double shift de travail »), du fait que les jeunes garçons sont tellement protégés et couvés par leur mère (au point de difficilement, à 25 ans, savoir se faire cuire des œufs ou faire seul leur sac pour le weekend), ou encore que certaines femmes doivent demander la permission à leur mari pour sortir (puisque la « place de la femme est à la maison »).

Pour moi qui a grandi dans une société plutôt égalitaire, au sein d’une famille où, malgré une répartition genrée des tâches domestiques, les hommes et les femmes jouissaient d’un statut égal et possédaient un pouvoir décisionnel, financier et social équivalent : ce fut un choc.

L’homme tunisien et la femme tunisienne ne sont, aujourd’hui encore, malheureusement pas des égaux. Ils sont différents, considérés différemment et traités différemment, pour le meilleur et pour le pire.

J’ai trouvé que la ligne était trop souvent fine entre la protection et le contrôle. J’ai trouvé qu’il était difficile de justifier que la fille devait être entourée et surveillée par son père et ses frères pour la protéger des autres prédateurs masculins.

La Tunisie est un paradoxe pour moi parce que les femmes sont autant vénérées que diminuées. Autant les femmes sont-elles présentées comme des personnes fragiles et vulnérables (ce que je peux comprendre parce qu’elles possèdent effectivement moins de moyens et sont socialement beaucoup plus limitées), autant il m’a semblé que cela était seulement de grandes excuses pour que les hommes se sentent forts entre eux. Réellement, aucune femme tunisienne n’accepte d’être vulnérable. Certaines sont soumises peut-être, d’autres résignées, d’autres encore jouent le jeu. Mais la cohésion impressionnante qui existe entre les femmes tunisiennes est fascinante. Elles partagent ce fardeau entre elles, ce qui rend les choses plus faciles, j’imagine. Elles se tiennent les coudes, rient et font de mini-révoltes contre les hommes. (J’ai aussi eu beaucoup de temps – et d’exemples ô combien intéressants! – pour cogiter sur les relations amoureuses entre les hommes et les femmes.)

Les femmes tunisiennes sont pleines d’idées, aiment leur pays, prennent soin de leurs enfants et espèrent un monde meilleur. Des jeunes élues municipales qui ont dû mener un véritable combat – au sein de leur famille tout comme au sein de leur communauté – pour parvenir à prendre cette place qui leur revient de droit, aux jeunes diplômées qui ont des projets plein la tête, en passant par les femmes des campagnes dont la subsistance dépend de trois-quatre poules et quelques arbres fruitiers, les femmes d’ici sont belles et fières. Elles ont un sourire, parfois édenté, radieux et un regard, parfois terne, intelligent. Les femmes tunisiennes savent, perçoivent et comprennent la vie. Et je plains les hommes de la Tunisie le jour où les femmes décideront qu’elles en ont assez. Façon de parler parce que, entre vous et moi, ils en seront en grande partie responsables…!

Les habitantes de cette maison nous ont offert une poignée de caroubes alors que mes amis et moi regardions leur arbre, intrigués.

Le 13 août est l’anniversaire du Code du Statut Personnel et le Jour de la Femme en Tunisie. Je souhaite dédier cet article à toutes ces femmes magnifiques que j’ai eu la chance et l’honneur de rencontrer lors de mon séjour ici.

À toutes ces femmes, je vous dis bravo et sincèrement merci. Vous me rendez fières d’être votre sœur.

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