La Saskatchewan, un mois plus tard

Par Rose Adams

J’ai rédigé mon dernier billet de l’appartement que je louais à Saskatoon. Ça me fait drôle, maintenant, de retour à Montréal, d’écrire à propos de mon expérience en Saskatchewan. Ayant retrouvé depuis un mois mes habitudes, ma routine, mes amis et la langue de Molière, j’ai l’impression que c’était dans une autre vie. Cependant, bien que les Prairies canadiennes me semblent bien loin déjà, les problématiques à la base de la sur-incarcération des populations autochtones sont malheureusement bien présentes ici aussi.

En effet, en accompagnant ma patronne et collègue Michelle Brass à deux séminaires du Gladue Awareness Project, dont j’ai parlé dans mon premier billet, j’ai eu l’occasion d’entendre la voix de nombreux participants au système de justice criminel sur la cause de ces chiffres aberrants, mentionnés précédemment. Les séminaires se veulent effectivement des outils pour, entres autres, initier une conversation entre ces différents participants sur les effets de l’application de Gladue et Ipeelee en Saskatchewan. Je m’explique.

Le premier séminaire auquel j’ai participé s’est déroulé à La Ronge, un village d’une population d’environ 2700 habitants, dans le nord de la Saskatchewan, à environ trois heures et demie de route de Saskatoon. Il est intéressant de noter que le village de La Ronge est également entrecoupé de terres appartenant au village nordique d’Air Ronge, ainsi qu’à deux réserves de la Première Nation de Lac La Ronge. Michelle et moi nous sommes donc dirigées vers le Lac La Ronge un matin cuisant de mi-juin, armées de nos statistiques et extraits de décisions, révisant notre présentation, pour l’instant très académique. (En chemin, Michelle m’a fait remarquer que nous arrivions au Nord puisque la prairie cédait la place à la forêt : en Saskatchewan, le Nord commence où les arbres commencent à pousser. Cela m’a paru absurde, parce que d’où je viens, Kuujjuaq, le Nord commence où les arbres s’arrêtent : c’est la toundra.)

Lac La Ronge

Notre très petite audience était néanmoins moins formelle que ce à quoi je m’attendais – j’ai pu observer une avocate de la défense blaguer avec un ancien procureur de la Couronne dès les premières minutes. En discutant avec les participants, nous nous sommes vites aperçues que tous, bien que jouant des rôles très différents dans le système de justice, étaient du même avis : la sur-incarcération des populations autochtones découlait de l’absence de services et de problématiques sociales plutôt que de l’application de Gladue et Ipeelee.

Tous s’accordaient pour dire que les juges comprenaient les réalités autochtones des communautés nordiques et les prenaient en compte. Le problème se situerait, selon les participants, plutôt dans le traumatisme vécu suite aux écoles résidentielles, causant les nombreuses dysfonctions dans les communautés.

Ces dysfonctions se perpétueraient en l’absence de services sociaux, menant à l’abus d’alcool, qui sert alors de déclencheur à la criminalité. De plus, les effets de cette absence de services sociaux se feraient sentir également sentir en prison provinciale, où certains détenus disent préférer aller en prison fédérale pour accéder à des services. Ce serait aussi le cas à la sortie de prison, où d’anciens contrevenants peuvent être tentés par l’abus de substances après avoir été sobres en prison : n’ayant pas accès à des services pour continuer leur traitement, retourner dans un milieu où l’alcool est omniprésent les plongeraient à nouveau vers le crime.

Selon un intervenant dans notre présentation, les contrevenants autochtones dans le Nord de la Saskatchewan, grandissant dans une culture « jailhouse » en l’absence de la leur, perdue suite au colonialisme, vivent dans un milieu où la prison et l’abus d’alcool sont normalisés, contribuant à augmenter constamment les taux d’incarcération des populations autochtones.

Notre deuxième présentation, qui s’est déroulée à Prince Albert, une ville d’environ 35 000 habitants, à une heure et demie de route au Nord de Saskatoon, a révélé des commentaires similaires. Tous pointaient l’absence de services du doigt comme cause de la sur-incarcération des populations autochtones.

J’ai trouvé intéressant de pouvoir discuter avec tous ces participants au système de justice. Alors que je ne remets pas en question leurs expertises respectives, et que j’admets qu’il est trop simple de considérer que le manque d’application de Gladue par les juges en Saskatchewan comme l’unique cause de ces problèmes, je crois que l’absence de services ne l’est pas non plus. Si c’était entièrement le cas, pourquoi les chiffres seraient ils considérablement plus hauts en Saskatchewan que dans les autres provinces? Il est effectivement possible d’argumenter que ces mêmes problèmes sociaux et cette absence de services se retrouvent également dans de nombreuses communautés autochtones au Québec, en Ontario et en Colombie-Britannique. Les chiffres y sont néanmoins plus bas, ce qui coïncide avec une plus grande application de Gladue et une plus grande standardisation du processus. Cependant, je crois que je n’ai ni l’espace, ni le temps pour trouver ici la réponse.

J’aimerais toutefois terminer mon billet sur une note plus positive. Comme expliqué dans mon premier billet, j’ai eu l’occasion de rencontrer des gens extraordinaires lors de mon stage, que je n’aurais probablement jamais rencontrés si je n’avais pas passé mon été au Native Law Centre. Je suis infiniment reconnaissante de cette opportunité d’avoir fait leur connaissance et d’en avoir tant appris en un court été. Ce que j’ai exploré cet été ne tient toutefois pas qu’entre quatre murs. J’ai effectivement pu voir des paysages extraordinaires, et voir un peu plus de notre beau pays. J’ai eu la chance de me rendre aux Rocheuses, en Alberta et un peu en Colombie-Britannique. Il est difficile d’exprimer avec des mots le sentiment que j’ai eu en les apercevant. C’est pourquoi je termine ce blog avec quelques photos.

Moi-même, parmi les montagnes de Banff

 

La vue du haut du Lac Agnès

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