ASWAT NISSA

ou La voix des femmes

Un acrostiche écrit par Aurélie Derigaud-Choquette

Appelée à défendre la cause des femmes et des populations marginalisées en Tunisie, Aswat Nissa mène son combat sur plusieurs fronts :
Soutenir et former les candidates aux élections, une mission!
Web, Facebook, Twitter, Instagram, radio, presse écrite: tous les moyens sont bons pour sensibiliser au manque de représentation des femmes en politique ou à la violence faite aux femmes.
Analyser et étudier les progrès accomplis pour l’intégration de l’approche genre dans les politiques publiques, quoi de mieux pour en relever les lacunes et appeler au changement?
Tunisiennes et tunisiens sur un pied d’égalité, un idéal atteignable!

 

Nourrie et éveillée à la cause féminine par mon implication au sein de cette équipe motivée,
Ici et maintenant, mes efforts contribuent au changement à l’échelle locale, malgré l’adversité.
S‘aventurer dans des régions jusqu’alors inconnues du droit pour moi, et explorer les dessous du travail d’une organisation militante de la société civile.
S‘affirmer, apprendre, échanger, débattre, éveiller ma curiosité…
Aswat Nissa, je vous remercie de tant m’apprendre!

 

 

La cause des femmes en Tunisie: une cause qui m’interpelle! 

Dans les ruelles de la médina

Par Aurélie Derigaud-Choquette

En arrivant en Tunisie, un certain choc culturel me semble inévitable. Même si ce pays maghrébin est demeuré sous le joug colonial de la France jusqu’en 1956, celui-ci a su conserver sa culture propre : une langue riche (l’arabe tunisien), une architecture colorée, une activité citadine incessante, etc. J’ai eu la chance de voyager quelques jours avant le début de mon stage au pays pour ainsi découvrir cette richesse, et certes, le potentiel touristique du pays. Je parle ici de « potentiel » puisqu’un petit nombre de touristes occidentaux explorent réellement le pays (j’exclue donc les vacanciers des hôtels luxueux au bord des nombreuses plages azur du pays et les visiteurs européens de passage à Tunis pour un week-end). Je m’explique cela par la perception encore forte de la Tunisie comme un pays instable; l’insécurité politique (suite à la révolution et la chute du régime dictatorial de Ben Ali en 2011) et les attentats terroristes contre les touristes survenus à la ville balnéaire de Port El-Kantaoui en 2011 et au musée Bardo de Tunis en 2015 n’ont certainement pas aidé la Tunisie à se hisser au sommet du palmarès des destinations voyage! Pourtant, en réalité, la Tunisie est un pays relativement sécuritaire et agréable à visiter lorsque le touriste prend certaines précautions de base.

Une vue splendide de la ville de Sousse (à 200 km de Tunis)

Cependant, je dois m’admettre qu’en tant que femme voyageant seule dans un pays encore profondément enraciné dans certaines traditions culturelles sexistes, le choc culturel que j’ai ressenti en était un de taille! Dès mon arrivée au pays, les regards et commentaires des hommes et les questions « tu voyages vraiment seule au pays? » ont ponctué mon quotidien. Malgré des vêtements semblables aux femmes locales (et je souligne que l’habillement d’une femme n’est jamais un prétexte permettant de justifier certains comportements masculins déplacés!), je me faisais régulièrement siffler dans la rue par de jeunes hommes cherchant à obtenir mon attention. Ce genre d’événements dépassait pour moi le simple dépaysement pour aller jusqu’à me faire sentir parfois inquiète de me déplacer seule.

Chez Aswat Nissa…

Bref, débuter mon stage au sein d’Aswat Nissa me semblait tout à fait approprié après ces courtes vacances en sol tunisien. Aswat Nissa (qui signifie « Voix des Femmes » en arabe) encourage les femmes à prendre leur place au sein de la société tunisienne. Cette organisation, créée suite à la chute du régime dictatorial de Ben Ali en 2011, joue aujourd’hui un rôle important au sein de la société civile tunisienne. Cette organisation lutte contre la discrimination basée sur le genre et pour l’intégration de l’approche genre dans les politiques publiques tunisiennes. Elle accompagne et forme aussi les candidates tunisiennes aux élections du pays (que ce soit municipales ou législatives) en leur partageant des compétences et des connaissances, et en appuyant leur leadership. Rapidement, les membres de l’ONG m’ont accueilli au sein de l’équipe en m’encourageant à lire de nombreux rapports et analyses produites par l’organisation. J’ai aussi rapidement mis la main à la pâte pour participer à l’écriture, la correction et la traduction des documents produits par Aswat Nissa.

Avec ma collègue Maissa et l’étude sur l’intégration du genre

Ainsi, deux semaines après mon arrivée, j’ai assisté à la table ronde organisée par Aswat Nissa pour la présentation de son étude sur l’intégration de l’approche genre dans la législation tunisienne relative au secteur de la sécurité entre 2014 et 2018. Ce rapport analyse comment les législations étudiées adoptent une approche genre (le “genre” y étant défini de manière large), c’est-à-dire à quel point la loi prend en compte toutes les tranches de la société (que ce soit les femmes, les personnes âgées ou les LBTQI++). En effet, comme l’indique l’étude, même si une loi ne crée pas de discrimination directement, elle n’inclue souvent pas certaines dispositions législatives qui permettraient de prendre en compte (comme il se doit) les différentes populations marginalisées de la société. Ainsi, l’objectif est de favoriser une égalité réelle (et non seulement une égalité formelle).

Distorsion entre loi et réalité…

Comme mentionné par les auditeurs de la table ronde, malheureusement, même si ces changements législatifs étaient faits, les protections légales ne sont pas une solution miracle. En effet, par la Constitution tunisienne adoptée en 2014, l’égalité entre les hommes et les femmes est déjà formellement reconnue.  Par exemple, à l’article 46 de la Constitution de la République tunisienne, on peut lire à l’alinéa 2 « l’État garantit l’égalité des chances entre l’homme et la femme pour l’accès aux diverses responsabilités et dans tous les domaines ». Cependant, le manque d’allocation budgétaire pour mettre en œuvre la Constitution (et les lois qui en découlent) est un frein important à une réelle égalité homme-femme. Par-dessus tout, un changement de mentalités demeure à faire pour que les femmes tunisiennes soient réellement les égales des hommes au pays.

Dans le centre-ville de ma nouvelle ville d’adoption, Tunis

Ce genre de distorsion entre les protections législatives et la réalité s’illustre pour moi par les actes de harcèlement de rue trop fréquents en Tunisie, et aussi de violence de rue (heureusement que je n’ai pas vécue), alors même que le pays a adopté une loi en 2017 pour contrer la violence commise à l’égard des femmes et les actes discriminatoires (Loi nº 58). Il reste donc du chemin à faire pour assurer la pleine sécurité des femmes, et cela passe surtout par un changement des mentalités de la société. Je me suis ainsi vu rappeler que les changements législatifs ne servent à rien s’ils ne sont pas accompagnés d’une mise en œuvre efficace et d’un changement sociétal. Quelque chose qu’on peut facilement oublier en étudiant dans une faculté de droit!

J’ai donc bien hâte de continuer mon travail chez Aswat Nissa, surtout considérant que la cause des femmes en Tunisie m’interpelle fortement! Et bien-sûr, je suis contente de pouvoir continuer mes aventures en sol tunisien!

La Tunisie, le paradoxe.

Par Alix Genier

Après deux mois ici, je me suis habituée à beaucoup de choses.

L’odeur ambiante du jasmin. La conduite automobile. Les enfants qui vendent des mouchoirs et des machmoums dans la rue. Les chats partout. La nourriture épicée. Les horaires flexibles et les changements de plan. Les discussions sur le bus. Les rencontres fortuites. La lune magnifique. L’interdiction de vendre de l’alcool les vendredis. Les regards dans la rue. Les sorties jusqu’aux petites heures du matin même en semaine. Le sel de la mer. Les bouteilles de plastique partout. Et surtout, surtout, les femmes tunisiennes, leur beauté et leur force.

Faisant mon stage au sein d’une organisation travaillant pour les droits des femmes et l’implication des femmes dans les institutions politiques, je me suis imprégnée de l’essence des femmes dans ce pays. Les femmes tunisiennes sont époustouflantes et, force est d’admettre, qu’elles portent le pays sur leur dos. C’est probablement le cas de beaucoup de pays, mais je pense que ça m’a surprise énormément pour trois raisons principales.

J’avais beaucoup entendu parler de comment la Tunisie était différente, ouverte et progressive. Cela est probablement vraie si on la compare aux autres pays environnants. Les Tunisiens et Tunisiennes me rappelleraient gentiment que cela est vrai aussi par rapport à beaucoup de pays occidentaux! Avec son Code du statut personnel adopté en 1956, Bourguiba – le premier président de la Tunisie après le règne des Bey – avait propulsé la Tunisie en avant : abolition de la polygamie, égalité entre les hommes et les femmes, création de procédure judiciaire pour les demandes de divorce, autorisation de mariage avec le consentement mutuel seulement, et bien plus encore. Malheureusement, aujourd’hui, le chemin à parcourir pour les femmes reste encore grand, surtout en pratique alors que la femme tunisienne reste contrôlée et surveillée par sa famille, son entourage, son village, hommes et femmes confondus. (La campagne de sensibilisation lancée par une ancienne stagiaire de McGill avec Aswat Nissa dénonce d’ailleurs ce problème.)

Je dois admettre qu’il s’agissait de ma première fois dans un pays arabo-musulman/ dans un pays du nord du continent africain : je ne savais pas trop à quoi m’attendre pour être honnête. On entend tellement de choses sur les pays arabes dans nos médias – qui leur font trop souvent mauvaise presse – que je ne savais pas du tout ce qui m’attendrait lorsque je poserais les pieds en terre tunisienne.

J’ai été fascinée de constater, à vivre ici et à discuter avec les gens, que la majorité de la population est fière de sa religion et est en accord avec le fait que la Tunisie soit inscrite comme un État musulman dans sa toute récente Constitution (adoptée en 2014). Les Tunisiens et Tunisiennes ont (l’air d’avoir…?!) une relation particulièrement respectueuse avec la religion : autour d’une même table, au sein d’une même famille ou d’un même groupe d’amis, on retrouve des filles voilées et d’autres non. À la plage, bikini et burkini cohabitent paisiblement.

Je dois toutefois souligner que malgré cette apparence de tolérance, un grand poids pèse sur les épaules des filles tunisiennes qui doivent « être de bonnes jeunes filles, qui ne doivent ni fumer ni boire ». En d’autres mots, elles doivent être de jeunes filles aux bonnes mœurs (un terme qui, au Québec du moins, en ferait rougir plein d’un. Ou devrais-je dire : plus d’une!) Le plus choquant pour moi a été de découvrir qu’une importance IMMENSE est encore accordée à la virginité des filles.

J’ai eu la chance de discuter avec de jeunes femmes engagées en politique qui participaient au programme de l’Académie politique des femmes d’Aswat Nissa (l’un des programmes phare de l’organisation avec laquelle j’ai fait mon stage : le programme vise à offrir des formations aux jeunes femmes impliquées en politique dans le but de leur donner des outils pour qu’elles deviennent des agentes de changement, notamment pour la condition de la femme dans le pays, dans leur localité). Lors de la formation organisée sur le thème du genre, elles ont eu un grand débat sur cette question, je n’ai évidemment pas tout compris comme la discussion enflammée s’est déroulée en arabe (j’y travaille, je vous promets!), mais l’une d’elle est venue me voir pour me faire part de ce sur quoi elles avaient échangé. Un élément qui m’a énormément surprise est que dans certaines familles, la mère et la belle-mère de la jeune mariée attendent impatiemment le drap tâché au lendemain de la nuit de noce, un trésor qu’elles conserveront précieusement…

Les participantes de l’Académie politique des femmes d’aswan Nissa lors de la formation Genre et Égalité de genre.

Enfin, il s’agissait de ma première fois, avec des yeux aussi aiguisés, dans un pays où les rôles de l’homme et la femme sont aussi socialement définis. Disons simplement que j’étais très alerte aux différences et… aux injustices. Ce billet serait immensément long si je faisais la liste exhaustive de tous les exemples qui m’ont frappée.

Parlons simplement des célébrations de mariage où les hommes et les femmes ont des cérémonies de préparation différentes, des édifices à logement où seules les femmes ont le droit de vivre et d’entrer, des espaces dans les maisons qui sont réservés aux femmes, du rôle central (lire sacré) occupé par les mères et du devoir de protection de l’homme envers la femme.

Mais parlons aussi des cafés des hommes (où les femmes n’ont formellement pas le droit d’entrer), du fait que l’on retrouve dans les champs un ratio de trois, quatre ou cinq femmes qui travaillent pour un homme (lorsqu’il y a un homme…), du fait que ce sont les femmes qui doivent s’occuper de la maison et des enfants (et qu’on ne parle pas du fameux « double shift de travail »), du fait que les jeunes garçons sont tellement protégés et couvés par leur mère (au point de difficilement, à 25 ans, savoir se faire cuire des œufs ou faire seul leur sac pour le weekend), ou encore que certaines femmes doivent demander la permission à leur mari pour sortir (puisque la « place de la femme est à la maison »).

Pour moi qui a grandi dans une société plutôt égalitaire, au sein d’une famille où, malgré une répartition genrée des tâches domestiques, les hommes et les femmes jouissaient d’un statut égal et possédaient un pouvoir décisionnel, financier et social équivalent : ce fut un choc.

L’homme tunisien et la femme tunisienne ne sont, aujourd’hui encore, malheureusement pas des égaux. Ils sont différents, considérés différemment et traités différemment, pour le meilleur et pour le pire.

J’ai trouvé que la ligne était trop souvent fine entre la protection et le contrôle. J’ai trouvé qu’il était difficile de justifier que la fille devait être entourée et surveillée par son père et ses frères pour la protéger des autres prédateurs masculins.

La Tunisie est un paradoxe pour moi parce que les femmes sont autant vénérées que diminuées. Autant les femmes sont-elles présentées comme des personnes fragiles et vulnérables (ce que je peux comprendre parce qu’elles possèdent effectivement moins de moyens et sont socialement beaucoup plus limitées), autant il m’a semblé que cela était seulement de grandes excuses pour que les hommes se sentent forts entre eux. Réellement, aucune femme tunisienne n’accepte d’être vulnérable. Certaines sont soumises peut-être, d’autres résignées, d’autres encore jouent le jeu. Mais la cohésion impressionnante qui existe entre les femmes tunisiennes est fascinante. Elles partagent ce fardeau entre elles, ce qui rend les choses plus faciles, j’imagine. Elles se tiennent les coudes, rient et font de mini-révoltes contre les hommes. (J’ai aussi eu beaucoup de temps – et d’exemples ô combien intéressants! – pour cogiter sur les relations amoureuses entre les hommes et les femmes.)

Les femmes tunisiennes sont pleines d’idées, aiment leur pays, prennent soin de leurs enfants et espèrent un monde meilleur. Des jeunes élues municipales qui ont dû mener un véritable combat – au sein de leur famille tout comme au sein de leur communauté – pour parvenir à prendre cette place qui leur revient de droit, aux jeunes diplômées qui ont des projets plein la tête, en passant par les femmes des campagnes dont la subsistance dépend de trois-quatre poules et quelques arbres fruitiers, les femmes d’ici sont belles et fières. Elles ont un sourire, parfois édenté, radieux et un regard, parfois terne, intelligent. Les femmes tunisiennes savent, perçoivent et comprennent la vie. Et je plains les hommes de la Tunisie le jour où les femmes décideront qu’elles en ont assez. Façon de parler parce que, entre vous et moi, ils en seront en grande partie responsables…!

Les habitantes de cette maison nous ont offert une poignée de caroubes alors que mes amis et moi regardions leur arbre, intrigués.

Le 13 août est l’anniversaire du Code du Statut Personnel et le Jour de la Femme en Tunisie. Je souhaite dédier cet article à toutes ces femmes magnifiques que j’ai eu la chance et l’honneur de rencontrer lors de mon séjour ici.

À toutes ces femmes, je vous dis bravo et sincèrement merci. Vous me rendez fières d’être votre sœur.

La patience est un art et une vertu

Tunis en fleur.

Alix Génier

Il y a quelque chose d’étrangement rassurant de savoir que l’on s’attable avec presque l’entièreté d’un pays. Il est 19h14 et c’est mon premier souper seule depuis que je suis arrivée en Tunisie il y a maintenant deux semaines.

Mon repas est prêt : une salade simple sans trop d’épices, un petit goût de la maison. Mais pourtant je m’abstiendrai de l’entamer avant le coucher du soleil. J’aurai le signal de départ lorsque la petite rue de mon appartement deviendra silencieuse : les enfants qui y jouent de tôt le matin à tard le soir seront rentrés avec leur famille, le son de la prière annonçant la rupture du jeûne aura retenti dans tout le quartier et j’entendrai tinter les ustensiles des maisons voisines. Le silence de la rupture du jeûne. Même si ce Dieu n’est pas le mien, il est celui de mes amis et de ceux qui seront ma famille pour les trois prochains mois.

Le Ramadan est une période de découverte pour moi : découverte d’un pays aux gens généreux et accueillants, découverte de paysages grandioses, découverte d’un soleil chaud qui nous pousse à la sieste d’après-midi, découverte des soirées vivantes. À cause du repos forcé sur la vie des gens, j’ai exploré mon quartier, ma ville et j’ai visité la campagne tunisienne. Par un besoin d’occuper mon corps et mon esprit trop habitués au rythme de vie nord-américain, je me suis retrouvée sur une ferme où j’y ai fait la rencontre d’une famille extraordinaire. Lentement, c’est un mode de vie que je découvre.

Au courant d’une balade nocturne avec ma colocataire tunisienne, elle m’a demandé ce qu’il y avait de différent ici. J’ai répondu le papier de toilette de couleur, la hauteur de marche qui est inégale, le flexible (il me fera plaisir de détailler l’utilisation du flexible dans une conversation personnelle), les coqs qui chantent à toute heure du jour et de la nuit, la beauté des bougainvilliers et la chaleur des gens. Si on ne m’a pas souhaité la bienvenue 150 fois depuis mon arrivée, c’est qu’on ne me l’a pas souhaitée une seule fois. Des gens accueillants qui possèdent une force intérieure, une combativité et un espoir profond que demain sera meilleur.

La plupart des gens avec qui j’ai discuté sont déçus de la tournure des choses depuis la Révolution de Jasmin de 2011 : le taux de chômage demeure toujours élevé (12,4% chez les hommes et 22,7% chez les femmes en 2018), le coût de la vie est encore trop haut pour le salaire moyen et la nouvelle classe politique reste au service de l’élite qui s’est mise en place suite à la Révolution. Bref, c’est « bonnet blanc, blanc bonnet » comme dirait ma grand-mère. Malgré tout, les gens ont espoir que les choses changeront, que la Tunisie peut retourner à ces heures de gloire, qu’elle a toujours ce potentiel énorme. Beaucoup de gens m’ont confié avoir pensé à émigrer au Canada, mais leur patriotisme, leurs racines profondément ancrées et la vie douce et chaude de la Tunisie les a gardés ici. J’admire beaucoup cette flamme qui brulent au creux de l’âme des Tunisiens et des Tunisiennes, cette flamme que nous avons perdue par chez nous. Désillusionnés et abattus, nous sommes amers. Une autre différence entre ici et le Canada est la patience : les gens ici ont compris que cette belle Tunisie est le résultat de plusieurs ères, de plusieurs peuples et de plusieurs projets. La Tunisie n’est pas pressée, elle a tout son temps. À l’image des gens qui l’habitent.

Le Ramadan est pour les Tunisiens et Tunisiennes un exercice de patience, de foi, d’humilité et de confiance. C’est un mode de vie. Même si tous et toutes ne sont pas croyants ou pratiquants, ces valeurs sont, de mon œil d’observatrice encore lointain, le reflet de la philosophie d’un grand peuple.

Les conversations font de nouveau écho dans la rue. Les gens ont terminé de manger chorba (soupe aux tomates et à l’orge), salade méchouia (salade de piments et de tomates grillés et écrasés), briks (pâte phyllo frite farcie d’œuf, de fromage, de persil, de thon ou de viande) et tajines (ressemblant plus à une omelette espagnole qu’à son pendant marocain). Certaines familles auront peut-être sorti quelques petits gâteaux, avant-goût de l’Eïd qui aura lieu dans quelques jours. Quant à moi, mon souper terminé, j’irai rejoindre des amis à la Médina (incroyablement animée en soirée durant ce mois de Ramadan) pour siroter un fameux kahwa arbi, si délicieux et si imprononçable!

Coucher de soleil sur la plage de El Haouaria.

Des modèles d’inspiration au féminin

2015 St-Jean FrederiquePar Frédérique St-Jean

Dans cette publication, je désire parler du projet incroyable sur lequel l’Association où je fais mon stage travaille : l’Académie politique des femmes. L’an dernier, ce projet a permis à 25 femmes impliquées dans des partis politiques et désirant se présenter aux prochaines élections municipales de bénéficier d’un programme de formation complet afin de les aider à développer leurs capacités et renforcer leur confiance en elle. L’Association espère ainsi qu’elles seront capables de réussir à mener une campagne électorale avec succès et à se faire élire au sein des conseils municipaux.

J’ai eu l’opportunité d’assister aux deux dernières formations du programme et d’y rencontrer les participantes. Avant de les rencontrer, je ne savais pas trop à quoi m’attendre. Je ne connaissais que très peu la culture tunisienne, j’avais rencontré encore très peu de gens à l’extérieur de mes collègues de travail, et je dois l’avouer, j’avais des attentes assez peu élevées relativement aux capacités et connaissances des femmes impliquées en politique en Tunisie. De façon plus générale, je crois que j’avais des attentes assez peu élevées du débat politique en Tunisie considérant la relative jeunesse de leur démocratie.

J’ai ainsi eu droit à des belles surprises lorsque j’ai rencontré les participantes : des femmes brillantes, réfléchies, capables de s’exprimer avec clarté et surtout de façon convaincante sur des enjeux complexes. J’ai rencontré des femmes ayant une vision, une vision pour leur communauté et pour leur pays. Des femmes ayant des idées, un plan concret pour rendre la vie de leurs concitoyens plus faciles. Et surtout, des femmes ayant une détermination et un courage impressionnant. J’aimerais vous parler de certaines de ces femmes.

La première se nomme Ourida Touhami. Elle provient de la région éloignée de Tozeur et représente le parti Ennahdha, parti qui forme présentement la coalition au pouvoir et qui est considéré comme un parti conservateur sur le plan religieux. Ourida m’a immédiatement charmée par sa facilité d’approche. Dès mon arrivée, elle s’est montrée extrêmement chaleureuse et s’est mise à me jaser de l’Académie, de politique, et de bien d’autres sujets. Ourida est l’une de ses personnes qui défend ses opinions avec acharnement. Elle raconte qu’elles sont deux femmes sur 13 dans le comité local de son parti et qu’elle et sa collègue n’acceptent pas un refus pour réponse si elles considèrent que leur point de vue est justifié. Elle explique qu’elle réussi à bien faire passer ses idées dans un comité dominé par les hommes. Je n’en ai aucun doute, vu l’acharnement et la détermination dont elle fait preuve lorsqu’elle cherche à convaincre. Elle fera sans aucun doute une redoutable politicienne.

IMG_4851 Ourida Touhami, lors de la formation sur la Responsabilité sociale des collectivités locales

La seconde se nomme Jihen Maatoug. Jihen est juriste de formation et avocate d’affaires de profession. Elle provient de Tunis et fait parti du parti Afek Tounes,  parti socio-libéral séculier. Elle s’exprime avec aisance et accorde beaucoup d’attentions aux détails. Elle offre ainsi un discours raffiné et des idées élaborées pour résoudre les problèmes de sa communauté. Elle cherche à sa manière à briser les normes sociales, que ce soit en étant une porte-parole hors-pairs des droits des femmes ou en ajoutant une touche mode à son style d’avocate. Lorsque je l’ai rencontrée, elle avait en effet teint la pointe de ses cheveux en bleu, et m’a expliquée qu’elle voulait participer à sa manière à protester contre les normes sociales. Je tiens à souligner l’aide qu’elle m’a fourni pour mon travail de recherche sur les droits des femmes, prenant de son temps pour m’emmener à la bibliothèque de droit pour trouver de la documentation pour étoffer mes recherches.

IMG_4876 Jihen Maatoug et moi

Si je le pouvais, je mentionnerais les qualités de chacune des femmes que j’ai rencontrée, le beau sourire de Chadia Soli, la détermination de Leila Keskes, et la confiance en elle que dégage Souad Hamdi. Les femmes qui ont participé à l’Académie ont très certainement le potentiel requis pour devenir de très bonnes représentantes municipales. Avec de la confiance en elles et une bonne dose de courage, elles arriveront à vaincre les nombreuses barrières qui se présenteront sur leur chemin en tant que femme politique tunisienne. Certes, ce ne sera pas facile. Elles devront faire face à des partis politiques qui sont réticents à promouvoir des femmes à des postes de responsabilité, des cocus fermés qui préfèreront placer des hommes en tête de liste pour augmenter leurs chances de gagner des sièges et une population qui jugera parfois qu’elles devraient être à la maison entrain de faire à manger plutôt que mener une campagne électorale. Or, elles ont les outils pour y arriver et je crois en leur potentiel.

1908186_1071808529500092_3957079562933994582_nLeila Keskes, lors de l’Assemblée politique des femmes organisée à Tozeur

Je tiens à souligner la solidarité et la collaboration dont cette équipe de femmes a fait preuve. Les différences idéologiques entre certains partis politiques représentés par ces femmes sont marquées. Or, cela ne les a pas empêché de les surmonter pour travailler à l’atteinte d’un objectif commun : la promotion des droits de la femme. Ce type de solidarité féminine sera indispensable pour permettre aux tunisiennes de mener le combat pour l’égalité vers la réussite. Ce n’est que grâce au dialogue entre les différents groupes idéologiques et sociaux tunisiens – les séculiers et les islamistes, les riches et les pauvres, les gens vivant en ville et les gens vivant en régions – que les tunisiens arriveront à comprendre les caractéristiques qui les différencient et à les accepter. Ce n’est qu’à travers la collaboration que les femmes arriveront à créer un front commun pour vaincre les barrières qui freinent leur émancipation.

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