L’infrastructure des mots

2015 Chenevert SarahPar Sarah Chenevert

Certains des étudiants de McGill font leur stage dans des tribunaux ruraux, d’autres sillonnent le pays pour rencontrer des membres d’ONG diverses, d’autres encore visitent des lieux de détention. Ils sont sur le ‘terrain’. Moi, je compile des recommandations. Législatives. Internationales. De politiques publiques. Mon introduction aux droits humains passe par le texte. Les mots. Des milliers de mots. Loin des gens qui sont directement victimes des violations de leurs droits, à des milliers de kilomètres du camp de réfugiés de Tindouf, de la prison de Tétouan.

D’une part, je suis convaincue de l’importance de ces infrastructures de mots. Des administrations complètes, leurs mandats et leurs limites émanent de ces feuilles de papier. Suite à l’adoption en 2011 d’une nouvelle Constitution qui consacre la division des pouvoirs et garantit les droits et libertés fondamentales, le Maroc est en plein processus de réforme, de révision, d’amendement et de refonte de ses textes législatifs.

Par exemple, le Conseil National des Droits de l’Homme (CNDH) est très impliqué dans la réforme du Code pénal et du Code de procédure pénale, réforme urgente et nécessaire pour pouvoir lutter contre la violence à l’égard des femmes, entre autres. Car si l’article 19 de la Constitution consacre l’égalité entre la femme et l’homme, deux femmes sont actuellement accusées d’outrage public à la pudeur sous l’article 483 du Code pénal, infraction passible de 1 mois à 2 ans de prison. Ce qu’elles ont fait? Porter des robes jugées trop courtes pour faire le marché pendant Ramadan. Une importante partie de la société civile et des médias se mobilisent pour dénoncer cette accusation et l’existence de cet article dans le Code Pénal. Les mouvements de contestation s’organisent autour du 6 juillet, la date prévue pour le procès. Voilà pour l’importance d’harmoniser les textes avec les textes, de rendre cohérentes et actuelles les diverses architectures législatives – de compiler, de lire, de rédiger des propositions d’amendements en espérant que le gouvernement s’en inspirera.

J’ai la chance de faire ce stage accompagnée de ma famille – mon conjoint et mes deux filles de 4 et 7 ans respectivement. La plus vieille est actuellement en train de passer des livres imagés aux livres qui sont uniquement composés de texte. Elle est férue de lecture. La semaine passée, nous lui avons acheté un roman marocain sur une princesse-sorcière berbère. Elle l’a dévoré sur le chemin qui mène aux magnifiques collines de Chefchaouen. De quoi avait l’air la princesse Kaina dans sa petite tête de Montréalaise? Quels types de paysages a-t-elle imaginés pour y faire vivre son héroine? Peut-être que le paysage qui défilait par la fenêtre arrière de la voiture de location lui ont permis de mettre des odeurs et des couleurs à la vie de sa princesse berbère? Peu importe, elle était émue par la lecture, transportée. Ceux qui aiment lire se souviendront du premier livre qui vous a complètement chaviré, hanté, transformé. Le pouvoir magique des mots.

Une de mes tâches dans le cadre du stage consiste en la réalisation d’une analyse comparative entre les recommandations internationales à l’égard du Maroc et les recommandations que le Conseil National des Droits de l’Homme a élaborées, et ce dans afin d’en dégager des orientations stratégiques pour le développement de nouveaux partenariats. Il va s’en dire que sur ces centaines de pages de recommandations que je lis et relis, il n’y a aucune image. Pas de photos des lieux de détention arbitraires. Pas de photos des prisons surpeuplées dans lesquelles plusieurs détenus sont retenus de façon préventive. Pas de photos des victimes de la traite dont certaines ont payé leur passage dans l’espoir d’un avenir meilleur. Pas de photos des travailleurs migrants qui traversent le désert pour vendre des montres en toc. Comme ma fille, je dois faire mes propres images. Ou plutôt, puisque je n’ai plus sept ans et que je suis habituée à lire des mots très vite, je dois m’efforcer de prendre le temps pour, des fois, mettre des images sur les mots. Certaines recommandations sont plus propices à l’imagination – elles donnent des exemples : « interdire le recours à des actes de violence, à un langage humiliant ou grossier, l’utilisation de moyens de pression comme les menottes, les chaines et la camisole de force et d’utiliser l’isolement comme mesure disciplinaire. »(Recommandations adressées à la Délégation générale de l’administration pénitentiaire et de la réinsertion), ou exigent que « les auteurs de sévices devraient être tenus responsables et sévèrement punis ». (CRC : Observations finales du Comité des droits de l’enfant).

Sont-elles plus efficaces? Autrement dit, y a-t-il une partie de l’apprentissage du discours des droits humains qui passe nécessairement par l’affect? Puisque je suis convaincue que oui, et que je n’aurai pas l’occasion de m’asseoir dans une voiture de location pour regarder le paysage, j’essaie de cultiver le réflexe de mettre des images sur les mots. Pour m’aider, je lis des romans marocains, j’écoute les nouvelles, je vais au cinéma, je prends du temps avec les mères du quartier, je mets mon cœur à l’écoute.

“The multiple consciousness I urge lawyers to attain is not a random ability to see all points of view, but a deliberate choice to see the world from the standpoint of the oppressed. That world is accessible to all of us. We should know it in its concrete particulars. We should know of our sister carrying buckets of water up five flights of stairs in a welfare hotel, our sister trembling at 3 a.m. in a shelter for battered women, our sisters holding bloodied children in their arms in Cape Town, on the West Bank, and in Nicaragua. The jurisprudence of outsiders teaches that these details and the emotions they evoke are relevant and important as we set out on the road to justice. These details are accessible to all of us, of all genders and colors. We can choose to know the lives of others by reading, studying, listening, and venturing into different places.”

Mari J. Matsuda. When the Quail Calls. Multiple Consciousness as a Jurisprudential Method.IMG_4105IMG_3683

Notes à moi-même

2015 Chenevert SarahSarah Chênevert-Beaudoin

Première journée de travail, deuxième journée à Rabat, capitale du Maroc. Je suis toute fière de moi – je prends le tramway. Quarante-cinq minutes plus tard, perdue, je prends un taxi. J’arrive finalement, en retard, à ma première journée au Conseil National des droits de l’Homme du Royaume du Maroc. Quartier chic de la ville, complexes immobiliers qui brillent, cafés et restaurants de sushis. À la porte du CNDH, des personnes font une grève de la faim – ils veulent être indemnisés par le programme Instance Équité et Réconciliation. Note à moi-même : parler du travail de cette instance remarquable dans un prochain billet.

Le Conseil National des Droits de l’Homme (CNDH) est accrédité comme un Institut National des Droits de l’Homme (INDH)et a pour mission la promotion, la protection et la contribution au discours et aux débats sur les droits humains. Indépendant, jouissant d’un statut constitutionnel, le Conseil accompagne, propose, soutient et critique parfois les politiques législatives et gouvernementales du pays. Note à moi-même – les bureaux chics, ça aide la légitimité. La légitimité, c’est fondamental pour pouvoir à la fois accompagner et critiquer.

À mon arrivée, le Maroc tout entier parle du film Much Loved, réalisé par Nabil Ayouch. Interdit par la censure, le film parle du travail du sexe. Le débat sur les réseaux sociaux fait rage – à l’heure du diner, avec les collègues, on parle de mœurs, de liberté artistique, des droits des travailleurs et travailleuses du sexe. Mais forcément, on parle aussi du parti au pouvoir, de la richesse de l’oeuvre cinématographique marocaine, de la montée de l’islamisme. Note à moi-même : aller au cinéma.

Mon premier choc culturel survient à la lecture de l’excellent rapport que vient de publier le CNDH sur l’état de l’égalité et de la parité au Maroc. Les statistiques sur la prévalence des violences dans l’espace public urbain sont organisées en fonction de la tenue vestimentaire de la femme. J’imagine les interrogatoires – ‘Madame, comment étiez-vous habillée? Tenue moderne courte? Djellaba? Tenue moderne longue sans voile? Voile ou burqua?

Le soir, alors que je marche pour retourner au quartier de l’océan, ou d’ailleurs le ciel est plein d’hirondelles, je pense à ces statistiques. Le nombre d’agression et leur classification me choquent et pourtant, je porte des vêtements longs. Je porte une tenue moderne longue sans voile. Les femmes, leur corps, l’espace public. Les statistiques. Les mains aux fesses.

Le document sur lutte contre la violence et la discrimination à l’égard des femmes rappelle l’importance de combattre les préjugés et les stéréotypes. On y parle bien sûr de réformes du curriculum scolaire, de l’institutionnalisation de l’approche genre et de parité institutionnelle. Mais on y parle aussi de règlementer les médias. On suggère d’obliger les opérateurs de communication audiovisuelle à refuser tout les contenus qui incitent les comportements préjudiciables à l’intégrité et à la sécurité physique ou psychologique des femmes. J’imagine une règlementation à cet effet. J’imagine l’argument qui, en vertu de ce règlement, permet de censurer le film de Nabil Ayouch.

J’imagine toutes les questions que je vais me poser cet été.

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