L’autre 50%

Suzanne Zaccour

Lorsque j’ai décidé d’appliquer pour un stage à la CONGEH (Cameroun), plusieurs facteurs sont entrés en ligne de compte. Certains n’étaient que de simples préférences, mais une chose était certaine : je voulais travailler pour promouvoir les droits des femmes. Heureusement pour moi, le stage qui était à la fois le plus accessible, le seul en français et situé dans un pays où ma famille a déjà vécu concernait également les droits des femmes. Plus spécifiquement, les droits fonciers et successoraux des femmes, en particulier celles infectées ou affectées par le VIH/sida. Après presque deux mois de stage, j’en suis venue à la conclusion que ma volonté de travailler pour les femmes n’était pas qu’une simple question de préférences. En réalité, tenir compte du genre dans le contexte du développement est tout simplement incontournable. Comme je le disais hier à un collègue à la recherche de financement, les bailleurs de fonds sont nombreux à exiger que les projets ciblent les femmes. L’industrie du développement a, semblerait-il, enfin découvert cet autre 50% de la population mise de côté depuis… toujours? Quoiqu’il en soit, deux anecdotes vécues cette semaine dans le cadre de mon stage m’ont confirmé l’importance des questions de genre même dans les domaines les plus apparemment « neutres ».

Je suis en train de compléter une (imposante) demande de financement pour un organisme qui appuie des projets visant l’autonomisation économique des femmes et la promotion de leurs droits. La CONGEH (Coalition des ONG et OCB du Cameroun œuvrant dans le domaine des Établissements Humains) conduit justement depuis plusieurs années le projet de Cliniques de Consultation Foncière (CCF) pour la réduction des inégalités envers les femmes infectées ou affectées par le VIH/sida. Ces cliniques offrent des services gratuits d’information, de consultation et d’accompagnement pour les femmes victimes de violations de leurs droits fonciers ou successoraux ou désireuses de mieux les protéger. Dans les communautés où elles sont implantées, les CCF permettent donc aux femmes de connaitre et de faire reconnaître leurs droits, en particulier dans un contexte de VIH/sida. Elles organisent également différentes activités de sensibilisation communautaire et de plaidoyer auprès des autorités locales et traditionnelles.

La CONGEH étant un réseau d’organisations, de nombreux projets sont élaborés par ses membres avec plus ou moins de centralisation. L’un de ces projets « périphériques » consiste en l’assainissement et l’installation de latrines dans une communauté, l’objectif étant de favoriser une meilleure hygiène et notamment de limiter les maladies opportunistes au VIH/sida. Préoccupée par mon application, je constate qu’il ne cible pas spécifiquement les femmes. Mon superviseur me détrompe : ce sont les femmes qui portent le fardeau des soins aux enfants et aux malades. Ce sont elles également qui entretiennent le foyer familial. Ainsi, tout changement dans la sphère dite privée les affecte directement. Une hygiène décente améliore grandement leur qualité de vie, tandis que des enfants ou un mari malade représente un défi supplémentaire à relever dans leur quotidien déjà surchargé. Si elles sont commerçantes ou agricultrices, leurs revenus fluctuent selon l’état de santé de leur famille.

Pour moi qui ai cette préoccupation à cœur, c’est un plaisir de constater que la situation des femmes est prise en compte dans la planification des activités de la CONGEH. Négliger les questions de genre peut faire d’une bonne idée un échec. Cela m’amène à ma deuxième anecdote.

S’immerger dans un pays en voie de développement permet de constater de nombreux problèmes qu’on n’a jamais vécus. D’un autre côté, les pays dits développés ont beaucoup à gagner en prenant pour exemple leurs voisins du Sud relativement à certains enjeux. Les préoccupations environnementales, notamment, semblent intégrées dans le quotidien des Camerounais-e-s. Cela n’est guère surprenant quand on sait que le gaspillage des ressources renvoie à des pertes financières et que les pays du Sud souffrent davantage de l’impact des changements climatiques. Ainsi, l’élimination des emballages en plastique s’est récemment ajoutée à des pratiques respectueuses de l’environnement telles l’alimentation sans gaspillage et la réutilisation des contenants en verre. Plus précisément, « la fabrication, l’importation et la commercialisation des emballages non biodégradables (plastiques) sont interdites sur l’ensemble du territoire camerounais » depuis le 1er avril – mais certain-e-s ne l’ont pas trouvée drôle. L’interdiction s’accompagne de systèmes de surveillance et de sanctions; ainsi, même si les sacs de plastique sont encore parfois utilisés « en dessous de la table », la plupart des commerçant-e-s ont usé d’inventivité pour trouver des moyens alternatifs d’emballer leur marchandise. Les résultats sont parfois assez surprenants. Par exemple, on a empaqueté mon marché dans des boîtes – on aurait dit que je déménageais. Le vendeur que je visite tous les matins « emballe » mon pain dans une feuille manifestement arrachée d’un cahier de rédaction. Il est également populaire d’enrouler d’une bande de papier les tablettes de chocolat : sans attaches, c’est à mon humble avis totalement inutile, mais les vieilles habitudes sont résilientes.

Un pays qui bannit totalement les emballages en plastique, quand on sait le désastre qu’ils représentent pour l’environnement, ça ne peut résonner que comme une bonne nouvelle. Or, il y a bien un hic. C’est la responsable d’une des organisations membres de la CONGEH qui me l’a fait découvrir. Son organisme vise le renforcement des capacités économiques des femmes, dont des veuves et des femmes atteintes du VIH/sida (des personnes vulnérables, donc), par la production et la vente de chips de plantains. Vous savez, celles qui se vendent dans de petits paquets transparents… en plastique? Cette activité, dont dépendaient de nombreuses femmes démunies, a donc dû être interrompue. En raison de la crainte de visites d’inspecteurs environnementaux, les magasins ont interrompu les commandes. Le plus choquant, c’est qu’il n’existe aucune production d’emballages conformes (biodégradables) au Cameroun. Les femmes qui bénéficient des actions de cette ONG sont réellement prises au piège, et elles ne sont pas les seules. Ce sont les femmes qui préparent et vendent la plupart des aliments, et la santé de leurs enfants dépend de leurs revenus. Il semblerait que le gouvernement camerounais ait négligé de tenir compte des femmes dans son plan à la rescousse de l’environnement.

Les gouvernements du monde résistent à l’ADS (Analyse Différenciée selon les sexes), « un processus d’analyse favorisant l’atteinte de l’égalité [en discernant] de façon préventive les effets distincts sur les femmes et les hommes que pourra avoir l’adoption d’un projet ». De leur côté, les mouvements sociaux (socialiste, nationaliste, environnementaliste…) ont tous un jour où l’autre laissé tomber les femmes. On ne peut pas sacrifier les femmes au développement; le développement doit être réalisé par et pour les femmes. « L’avenir de l’homme est la femme » disait Aragon. Je n’ai aucun mal à le croire, quand je vois ces commerçantes déterminées saisir l’ambassade des États-Unis en vue d’organiser l’importation d’emballages biodégradables. Je n’ai aucun mal à le croire quand j’entends parler des initiatives que les femmes prennent au sein des communautés et des sommets qu’elles peuvent atteindre, à condition qu’on croit et qu’on investisse en elles.

Aider les femmes à réaliser leur potentiel n’est définitivement pas une préférence. C’est une obligation.

Réflexions sur l’intersectionnalité

 Suzanne Zaccour

Intersectionnalité. Un mot à la mode.

Selon ma grande amie Wikipedia : « L’intersectionnalité […]désigne la situation de personnes subissant simultanément plusieurs formes de domination ou de discrimination dans une société. […] L’intersectionnalité étudie les formes de domination et de discrimination non pas séparément, mais dans les liens qui se nouent entre elles, en partant du principe que le racisme, le sexisme, l’homophobie ou encore les rapports de domination entre catégories sociales ne peuvent pas être entièrement expliqués s’ils sont étudiés séparément les uns des autres. L’intersectionnalité entreprend donc d’étudier les intersections entre ces différents phénomènes. » [http://fr.wikipedia.org/wiki/Intersectionnalit%C3%A9]

L’intersectionnalité est un concept très en vogue dans les mouvements féministes et chez les activistes de façon générale. J’ai entendu ce mot pour la première fois en août 2013. Autant dire tout de suite que je ne suis pas une experte. Par ailleurs, en tant que blanche hétérosexuelle valide cisgenre [insérez ici tout autre privilège qui vous vient en tête], je n’aurais jamais cru rédiger un article sur le sujet.

Or, il se trouve que je vis bel et bien une situation apparentée à une double discrimination.

La rue appartient aux Camerounais-es. Le trafic est dense sur les grandes artères (selon les standards locaux), les chauffeurs de taxi déplacent des hommes et des femmes pressé-e-s d’arriver à destination pour la modique somme de 40 sous, des femmes tiennent des petits kiosques sur le bord de la route où elles vendent des mangues, ou des balais, ou des crédits pour le téléphone. Les enfants jouent au ballon devant la maison, le soir. À toute heure, les écoliers-ères promènent leurs uniformes.

Bref, Yaoundé est une ville bien animée.

Et pourtant, je suis le plus souvent cloîtrée chez moi. Je dois toujours être accompagnée, même pour aller à la boulangerie au coin de la rue. Tous les matins, mon chauffeur me prend devant la porte de mon appartement; tous les soirs, il m’y ramène. Il est imprudent de se balader seul-e. En tout cas, dans ma situation. Mais quelle situation au juste?

Ce n’est pas parce que je suis blanche que je ne peux pas sortir. Un ancien stagiaire tout aussi étranger et pâle que moi m’a effectivement décrit ses fréquentes sorties. Ce n’est pas non plus parce que je suis femme, puisque j’en croise tous les jours. C’est la combinaison de ces deux identités qui me fait perdre toute autonomie. Leur intersection.

C’est cela, l’intersectionnalité.

J’hésite à effacer ces mots d’un ctrl+z bien appuyé. Puis-je vraiment parler d’oppressions multiples, quand le fait de ne pas être en sécurité est compensé par mes moyens d’engager un chauffeur privé, au décuple du prix des taxis collectifs? Puis-je parler d’oppression quand mon incapacité à m’acheter un dîner à cent mètres du travail signifie qu’un collègue me dépose un repas chaud sur mon bureau tous les midis? Puis-je utiliser ce mot, alors que j’écris ce billet dans le cadre d’un stage non-rémunéré?

Bien sûr que non. Ce que je vis n’est qu’une parenthèse, puisque dans une dizaine de semaines, je regagnerai le privilège de ma couleur de peau. Mon « oppression » en tant que blanche, est à la fois artificielle et superficielle, puisque le racisme inversé n’existe pas.

Ainsi, je laisse de côté ma situation pour vous parler d’une intersection où les accidents sont mortels. Une intersection entre deux drames. Celle qui nourrit mon travail ici.

Quand j’ai appris que je travaillerais sur le droit foncier et l’accès à la terre pour les femmes infectées ou affectées par le VIH/sida, je n’ai pas immédiatement saisi l’intersection entre le genre féminin et le VIH/sida. Ma première pensée a été : « ça, c’est ce que j’appelle ne pas avoir de chances dans la vie ». En découvrant un peu l’organisation pour laquelle je travaille, la CONGEH, j’ai appris que l’indépendance économique et la propriété d’un logement étaient cruciales pour les femmes atteintes du VIH, en raison des coûts accrus en soins de santé qu’elles doivent assumer. Comment se soigner quand on n’a même pas de logement? Je soupçonnais pourtant qu’il n’était pas seulement question de pauvreté. La problématique sur laquelle je travaille est spécifiquement « genre-VIH-habitat », et non « genre-pauvreté-habitat ».

C’est donc en commençant tranquillement mon travail que j’ai trouvé l’explication. Qui n’est pas du tout jolie.

C’est bien connu, le VIH est transmissible sexuellement. Or, les femmes qui n’ont aucune sécurité foncière, qui sont totalement dépendantes de leur mari économiquement et pour ce qui est de leur logement, ne peuvent pas « négocier leur sexualité » (tel que formulé sur le site web de la CONGEH). En termes plus clairs (ou plus sombres), elles sont [plus] vulnérables [encore] au viol conjugal. Dans un contexte où il est extrêmement difficile pour une femme de posséder sa maison, celle qui ne veut pas se retrouver à la rue devra céder aux rapports sexuels exigés par son mari infecté. Ce n’est pas que son « non » n’est pas respecté. C’est qu’elle n’a pas la possibilité de dire « non ». Ainsi, les femmes sans propriété foncière sont plus à risque de contracter le VIH.

L’intersection se traverse aussi dans le sens contraire. Une femme affectée par le sida ne pourra vraisemblablement pas travailler aux champs, entretenir le foyer, ou exercer quelque activité que ce soit choisie par son mari. Cela suffira peut-être à ce qu’il la mette à la porte. Conséquemment, les femmes affectées par le sida sont, de leur côté, plus à risque de se retrouver en situation de précarité de logement.

Voilà donc mes réflexions du moment sur l’intersectionnalité. D’un côté, l’épée en mousse. De l’autre, le double tranchant.

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